Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Blog géopolitique de D. Giacobi

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

La récente affaire du bus tchèque faisant la pub pour le tourisme à Auschwitz doit réactiver des pans de la mémoire de la Shoah.

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

Qui n’a pas en mémoire film d’Alain Resnais ? « Nuit et Brouillard », réalisé en 1955, court-métrage de 32 minutes composé en grande partie d'images d'archives, dont le commentaire poignant lu par le comédien Michel Bouquet, a été écrit par Jean Cayrol. Originaire de Bordeaux, entré en Résistance du Colonel Rémy, il est arrêté en 1942 à la suite d’une dénonciation et il est déporté N.N. (Nacht und Nebel) à Mauthausen-Gusen (camp Gusen I).

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.
De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

Le film fut réalisé à la demande du Comité d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale pour le 10ème anniversaire de la libération des camps, prix Jean Vigo 1956, avait pour conseillers historiques Olga Wormser et Henri Michel. C’est le premier grand documentaire consacré à l'univers concentrationnaire.

Cette image du film fut censurée.

Cette image du film fut censurée.

Suite aux pressions de l'ambassade d'Allemagne de l’Ouest, le film fut retiré de la compétition du festival de Canne pour éviter qu'il ne soit primé et fut présenté hors-concours. Une image du film montrant le camp d’internement de Pithiviers fut censurée car elle montrait le rôle de la police française dans la déportation, la censure fut en partie levée (mais l’image du policier fut masquée) à la suite de la protestation unanime des associations de déportés.

L'image de Pithiviers censurée

L'image de Pithiviers censurée

Une mémoire patriotique de la déportation regroupe à l’époque toutes les victimes du nazisme - politiques, raciales, du travail- sous l'unique catégorie de déportés. Au milieu des années cinquante en France, le souvenir de la déportation est d'abord véhiculé en premier par les associations de déportés politiques. Les rescapés juifs non seulement sont peu nombreux – pour la France, 2500 survivants sur 75000 déportés juifs –, mais ils ne font pas entendre leur voix, comme si le silence avait été leur moyen de continuer se réintégrer à la société française après le traumatisme de la guerre. La spécificité du génocide juif, de la Shoah, où périrent 75000 Juifs français soit ¼ des juifs français, n’est pas encore à l’ordre du jour.

1945-1955, tous unis dans une même mémoire : ouvrier du STO, déporté, prisonnier de guerre, ancien combattant.
1945-1955, tous unis dans une même mémoire : ouvrier du STO, déporté, prisonnier de guerre, ancien combattant.

1945-1955, tous unis dans une même mémoire : ouvrier du STO, déporté, prisonnier de guerre, ancien combattant.

Cependant « Toute la force du film réside dans le ton adopté par les auteurs : une douceur terrifiante ; on sort de là ravagé, confus et pas très content de soi. » commentait François Truffaut en 1975. Ce film pose des questions-clés face au phénomène concentrationnaire: comment rendre compte de l’indicible en sachant que ni les mots ni les images n’y parviennent vraiment ? De ce point de vue, Nuit et Brouillard demeure une œuvre inégalée. Le croisement entre les images en couleurs tournées en 1955 et les images d’archives en noir et blanc, leur constante mise en perspective par le commentaire sobre et informatif narré par Michel Bouquet, le lent crescendo dans l’horreur des images confèrent au film une force confondante même s’il marque un moment particulier de l’histoire de la mémoire de la déportation. En trente minutes, l’essentiel est dit : l’horreur du meurtre de masse, la survie et la mort, le temps qui passe et l’enjeu du devoir de mémoire symbolisé par ces mots de Jean Cayrol sur les décombres d’un crématoire : « Qui de nous veille sur cet étrange crématoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux... nous qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin. »

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

Presque au milieu du court-métrage de 32 minutes, le script dit :

« Ce château d’Harteim où des autocars aux vitres fumées conduisent des passagers qu’on ne reverra plus. Transports noirs qui partent à la nuit et dont personne ne saura jamais rien. »

Comment ne pas songer au bus tchèque banalisant le tourisme à Auschwitz…

… Connexions mémorielles et troubles de la mémoire collective.

 A 45 secondes:

Le texte entier du commentaire de Jean Cayrol est sur :

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

Le château d’Hartheim, près de Linz en Haute-Autriche, est une construction du XVIe siècle. En 1889, la famille von Starhemberg en fait don (une plaque de marbre sur un des murs en fait état) « à l'occasion du jubilé de l'empereur François-Joseph Ier pour en faire un asile destiné aux faibles d'esprit et aux demeurés ». Avant sa confiscation en 1938 par les nazis, le château était un centre d'accueil pour les enfants malades mentaux et physiques pris en charge par les Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul. Il fut le principal des six centres d’euthanasie nazis, au cœur de l’opération Aktion T4 d’euthanasie des handicapés.

Autour de l’opération T4, voir mon blog :

Les nazis ajoutèrent alors au château un petit bâtiment en bois pour que les autobus qui transportaient les malades puissent les déposer sans que les habitants alentours ne voient rien. Au château d’Hartheim, plusieurs milliers de personnes considérées comme « indignes de vivre » ont été tuées.

18 629 personnes ont été gazées entre mai 1940 et août 1941 puis brûlées dans ce château.

Après l'arrêt officiel de l’opération T4 le 24 août 1941 (en fait elle se poursuivit en secret jusqu’en 1945), les médecins d’Hartheim continuent de tuer en application de l’« Aktion 14f3 ». Durant cette seconde période, ils ont gazé environ 10 000 personnes.

Le programme 14f13, ou Aktion 14f13, s'est déroulé de 1941 à 1944, aussi appelé « opération invalide » ou « euthanasie de prisonnier », il consista à sélectionner et à tuer des prisonniers malades, âgés ou dont l'état physique ne permet plus d'effectuer un travail rentable selon les critères nazis. Cette opération, et par la suite elle a touché d'autres groupes de prisonniers des camps de concentration.

Au printemps 1941, Himmler rencontra Philipp Bouhler, qui avait été désigné par Hitler comme responsable de l’« Aktion T4 » dans le but de « soulager » les camps de concentration de leurs « poids morts », c’est à dire les prisonniers malades et ceux qui ne sont plus capables de travailler. Il s’agit de trouver une façon discrète d’éliminer 20% des effectifs des camps. Bouhler ordonne à Viktor Brack, déjà responsable des opérations du programme T4, de mettre en place ce programme dans le cadre de la Direction de l’Inspection des camps de concentration (IKL) sous le nom Sonderbehandlung 14f13. La combinaison de nombres et de lettres provient du système de tenue des dossiers SS : « 14 » désigne l'IKL, « f » se réfère au mot allemand « morts » (Todesfälle) et le nombre « 13 » désigne la manière de mourir, dans ce cas le gazage dans les centres d'euthanasie de la T4. Les nazis utilisaient plusieurs procédés comme les injections mais aussi les gaz des camions et autocars.

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

L’opération débuta en avril 1941 au camp de concentration de Sachsenhausen. Durant l'été 1000 prisonniers du camp de concentration de Mauthausen sont tués au château de Hartheim puis entre septembre et novembre 1941, 3 000 prisonniers de Dachau, ainsi que des milliers de Mauthausen et du camp double de Gusen sont gazés au château de Hartheim. Le système se généralise, et le 10 décembre 1941, une circulaire est adressée à tous les commandants des camps de concentration leur annonçant la visite de la commission de médecins pour sélectionner les sujets « à traiter ». Seuls trois centres de mise à mort nazis dont le château d’Artheim dirigé par Rudolf Lonauer et Georg Renno. Une description détaillée a été donnée par Vincent Nohe en septembre 1945 à la Linz Kriminalpolizei qui enquêta sur les crimes de guerre nazis dans la région. Il travaillait au four crématoire du centre d'euthanasie de Hartheim, il fut reconnu coupable au procès de Dachau-Mauthausen en 1946 et condamné à mort et exécuté en 1947 pour l'assassinat de prisonniers des camps de concentration déclarés malades et invalides. Progressivement, les sélections incluent les politiques (comme 449 Républicains espagnols arrêtés en France), les juifs et les « asociaux » (selon les critères de la police bavaroise depuis le 1er août 1936 : les « gitans, les vagabonds, les clochards, les paresseux, les oisifs, les mendiants, les prostituées, les fauteurs de troubles, les criminels de carrière, les voyous, les contrevenants aux règles de la circulation, les psychopathes et les malades mentaux. »)

À Hartheim, on gaze aussi les travailleurs forcés d’Europe de l’Est qui ne sont plus en mesure de travailler, des prisonniers de guerre soviétiques et des juifs hongrois, en plus des détenus des camps de concentration. Le dernier convoi de prisonniers à destination de Hartheim, le 11 décembre 1944, marque la fin de l'opération. Les chambres à gaz de Hartheim sont démontées et un commando de 20 détenus de Mauthausen efface toute trace d'activité. Le château sera ensuite utilisé comme orphelinat.

 

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

Au total, on estime donc à 30 000 le nombre de victimes tuées dans ce lieu. Les habitants alentours ont commencé à se douter qu’il se passait quelque chose dans ce château. Selon les témoignages des habitants du voisinage qui sentaient l’odeur des fours crématoires, les autorités nazies prétendaient que l'odeur provenait de l’huile de moteur usagée qu’ils brûlaient.

Actuellement le château abrite un mémorial dédié aux milliers de personnes qui ont été assassinés par les Nazis.

De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.
De 2016 à 1941, du bus tchèque faisant la pub pour la visite d’Auschwitz aux autobus du château d’Artheim : refuser la banalisation de la Shoah.

Rosine Perrier était professeur de lettres, poète, écrivain, peintre, historienne de la Résistance. Son ouvrage, « J'appartiens au silence » est consacré à la Résistance en Maurienne.

« J'appartiens au silence, à l'ombre de ma voix, aux murs nus de la Foi, au pain dur de la France. J'appartiens au retour, à la porte fermée, qui frappe dans la cour, qui fredonne la paix. J'appartiens au ciel bleu qui souffre sur la pierre. C'est la nuit de l'attente. Et la saison des loups » écrit Jean Cayrol, poète.

Rosine Perrier y donne la parole à Émile Chevrier, de Maurienne :

« - Mon père, de Mauthausen a été emmené au fameux camp de Artheim où il n’y a pas eu un seul rescapé. – Il existe toujours ? – Oui, c’était un château, il existe toujours. – Il n’y a aucune preuve de ce qui s’y est passé ? – Ah ! Si ! On a fait des expériences. On les a massacrés. Il y avait un autocar qui était étanche. On gazait les gars qu’on transportait là-dedans. Mon père est peut-être mort de cette façon. C’était un autocar bleu qui prenait les gars et les emmenait au château d’Artheim. L’échappement du car remontait à l’intérieur. Ils étaient gazés avec l’oxyde de carbone. Quand ils arrivaient, ils étaient morts. »

Extraits de :

« Quel livre de témoignage ! Quelle ode aux résistants français. L'auteure de ce livre est allée collecter des témoignages auprès de gens de son pays, des gens qui ont vécu la guerre, les réseaux de résistance, les interrogatoires, les tortures, la déportation et la mort de proches. Un livre qui n'est pas écrit, un livre qui est dit. Avec les erreurs évidentes relatives à la retranscription du langage parlé. Mais heureusement que rien n'a été changé. En lisant ces lignes, on entend les voix des gens. On vit avec eux, on vibre avec eux … ce sont des anciens, des papis et des mamies. Ah oui, mais au moment des faits, ils avaient 17, 20, 23 ans... des gamins... Et ils ont vécu ça ? Ils ont enduré tout ce qui est écrit dans ce livre ? Et ils sont toujours là pour raconter ?

(…) Une question m'a alors traversé l'esprit. Qu'est-ce qui poussa ces gars-là à entrer dans la résistance ? Comment, à 18 ans, peut-on mettre à la poubelle une convocation pour le STO et partir dans la montagne se planquer pendant des mois et des années ? Quel courage, quelle abnégation, que de savoir dire non, que de savoir résister, que de faire passer l'intérêt commun et le sens du devoir avant sa propre vie ? (…)

Alors …je me dis: Qu'aurais-je été à cette époque ? Aurais-je été un brave ou un lâche ? Aurais-je sacrifié ma vie sur l'autel de la résistance ? Un couplet de chanson passe par ma tête. JJ Goldman. Dans "Né en 17 à Leidenstadt (= Ville de souffrance)", il se pose la même question que moi:

"On saura jamais ce qu'on a vraiment dans nos ventres
"Caché derrière nos apparences
"L'âme d'un brave ou d'un complice ou d'un bourreau ?
"Ou le pire ou le plus beau ?
"Serions-nous de ceux qui résistent ou bien les moutons d'un troupeau
"S'il fallait plus que des mots ?"

Avec ma sœur venue faire visiter à ses élèves de terminale les plages du débarquement et le mémorial, il y a une quinzaine de jours, nous évoquions ce devoir de mémoire que l'on demandait aux jeunes adultes. Elle me disait que certains avaient pris "en pleine poire" les images du mémorial ou les alignements de croix du cimetière de Colleville. Mais que c'était nécessaire, obligatoire et
que surtout il fallait continuer à dire ces choses et à les montrer. »

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article