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Blog géopolitique de D. Giacobi

GEOPOLITIQUE, LE CHOC DES MEMOIRES :Polémique autour du « Monument des libérateurs de Tallinn » en Estonie, 2006 – 2007 :

I- PRESENTATION :

 

Près du centre historique de Tallin, capitale de la République d’Estonie aujourd'hui membre de l’UE était érigée une statue de bronze à la gloire des soldats morts pendant la 2nde guerre mondiale. Il en existe beaucoup d’autres en ex-Europe de l’Est comme en Bulgarie (a) ou à Berlin-Est au Mémorial de la 2nde Guerre mondiale (b&c) ou à Mourmansk (d, les personnes en bas donnent une idée de la taille) en Russie; statues aux allures de « remake »  de statue chrétienne du « Christ bon berger ».

aa Satue Bulgarieab Statue Berlin Estac Statue Berlin Est bad Statue Mourmansk Russie

 

 

bb monument 1999 ba Statue mai 2006

bc Tombe collective jn 1945

A Tallinn c’est un soldat debout en tenue de combat, recueilli, le casque à la main. Sous le monument et devant avaient été inhumés une douzaine de soldats soviétiques (voir plan de 1945).

Rien de très exceptionnel sauf que le soldat porte l’uniforme soviétique et que cette statue est depuis 2006  au cœur d’une vive polémique entre la population d’origine russe, 200 000 habitants(17% des habitants de l’Estonie) et les nationalistes estoniens. Parler russe à un Estonien est encore très mal perçu. Les Russes sont priés de se faire discrets. La construction identitaire de l’Estonie aujourd’hui est délicate pour un pays qui n’a pas été indépendant qu’entre 1914 et 1939 et qui a été, de tout temps, occupé par des puissances étrangères.

Erigée sous Staline en 1947 au cœur de la capitale devant la Bibliothèque Nationale, sur la colline de Tonismagi, la statue appelée le  « Monument des libérateurs de Tallinn » rebaptisé plus tard "Pour ceux qui sont tombés durant la 'Seconde Guerre mondiale" est censée commémorer tous les morts soviétiques sans distinction de nationalités. Le sculpteur, Enn Roos fut déporté lui aussi par la suite, se serait inspiré d’un athlète estonien réputé, célèbre champion de lutte de l'Estonie indépendante, médaille d'or olympique en 1936, entre les deux visages, la ressemblance est indéniable. Arnold Alas fut l'architecte du monument.   Ce n’est donc pas un soldat russe, mais un soldat estonien en uniforme soviétique. En 1964, une flamme éternelle  fut allumée devant le monument, elle fut retirée lors de l'indépendance de l’Estonie de 1991.  « La Statue de Bronze » comme on la surnomme, symbolise deux choses bien différentes aux yeux des uns et des autres :

§  Pour la minorité russe le soldat debout incarne la victoire de l’Armée Rouge sur les Nazis et célèbre tous les soldats soviétiques qui se sont battus durant la seconde guerre mondiale.

§ Pour les Estoniens de souche, il rappelle un demi-siècle d’occupation soviétique. Pour eux, mai 45 n’est pas seulement synonyme de la libération du nazisme mais aussi de l’invasion soviétique et de la déportation de 20 000 Estoniens en Sibérie.

Aujourd’hui, le pays se construit et se trouve. Mais le peuple Estonien ne pourra totalement se relever tant que l’occupation soviétique ne fera pas véritablement partie du passé ;les évènements autour de la statue de bronze mettent en évidence la difficulté de tourner la page autant pour les Russes que pour les Estoniens et d’apprendre à vivre ensemble. Mais comment pardonner quelque chose lorsque personne ne demande pardon ? C’est la question que posaient il y a quelques jours certains journalistes à l’occasion de l’anniversaire de la déportation des Estoniens en Sibérie (14 juin 1941). Dans Parnu Postimees le 17 juin 2006 , on pouvait lire «  nous voulons que la Russie, en tant que majeure partie de l’ex-URSS, reconnaisse les crimes de l’URSS et demande pardon à ses anciens peuples. Alors on pourra pardonner aux Russes et leur exprimer notre compassion.  » Mais qui pourrait s’excuser au nom d’une URSS morte ? Car l’Etat occupant n’existe plus. C’est là le cœur de l’ambivalence du pardon souhaité. Alors que la Russie se considère l’héritière de l’URSS lorsqu’il s’agit des biens soviétiques et des prouesses techniques, cette dernière refuse de reconnaître sa responsabilité pour les crimes de l’époque stalinienne. La Russie se présente comme le successeur en droit de Lénine mais refuse de prendre sa part de culpabilité dans les crimes de Staline.

Depuis l’indépendance, cette statue cristallise les relation tendues des deux communautés. Mais on n’était jamais allé aussi loin.

République d'Estonie - Capitale : Tallinn. - Superficie : 45 100 km2. - Population : 1 299 000 (- 0,3% /an). en 2008 Indice de fécondité : 1,64 – Mortalité infantile : 7,32 ‰,  Population urbaine : 69%, Inflation : -1,9% en 2009 ; Chômage : 13,3% en 2008 ;  

IDH 2007 : 0,883 ( 40è rang/186), croissance annuelle 2008 : -3,6% (+7% en moyenne depuis 2000),               PIB-PPA /habitant : 20259 $ (44è rang), 0,04% PMB

Langues : estonien (off.), russe. Monnaie : couronne estonienne [EEK] (au cours officiel, 100 EEK = 6,39 € au 30.04.09 ; l’Estonie deviendra le 17ème membre de l’Euroland le 1er janvier 2011).

ca Localisation Estcb Estonie carte
Nature de l'État : république unitaire.  Nature du régime : démocratie parlementaire unicamérale.
Chef de l'État : Toomas Hendrik Ilves, 53 ans, élu pour 5 ans en septembre 2006.

Premier ministre: Andrus Ansip, 50 ans, libéral, depuis mars 2005, reconduit pour 4 ans  aux législatives de mars 2007.

Une forte présence russe en Estonie : (L’Express du 16 mai 2007)

Citoyens estoniens: 1 138 198, soit 83,6% (61,5% en 1989). Dont citoyens estoniens à l'étranger: 32 681.
Résidents étrangers: 105 479, soit 7,8% - dont 91 623 citoyens de la Fédération de Russie, 4 522 Ukrainiens, 1 746 Finlandais...  Résidents de citoyenneté indéterminée (russophones): 117 146, soit 8,6%.
Naturalisations: 144 726 personnes de 1992 à avril 2007.
Depuis 1998, tous les enfants nés sur le territoire estonien après février 1992 - date de la remise en vigueur de la loi sur la citoyenneté de 1938 - et dont les parents, apatrides, ont vécu au moins cinq ans dans le pays obtiennent la citoyenneté sur simple demande de ces derniers. 8 770 enfants auraient bénéficié de cette disposition.
Depuis mai 1996, les résidents étrangers et les non-citoyens ont le droit de vote aux élections locales.

 

II- L’AFFAIRE DE LA STATUE  DE MAI 2006 A 2007 :

 

§ Le 9 mai 2006, jour de commémoration de la victoire soviétique, - baptisée depuis Staline la "grande guerre patriotique" - le rassemblement annuel russe a été perturbé par quelques manifestants estoniens. Tout a empiré de manifestations russes en protestations pour le déplacement ou la démolition du monument aux morts,. Finalement le 23 mai 2006 le premier ministre estonien, Andrus Ansip, a proposé de déplacer la statue dans un cimetière russe. Après des tentatives de saccage à la peinture rouge, la statue cerclée d’une bande « politsei  » a été placée sous surveillance 24 h sur 24. Lilia, une jeune policière russophone chargée de la surveillance, ne mâche pas ses mots, «  ils veulent changer l’histoire, mais ce n’est pas possible.  » Olaf vient depuis 8 semaines faire flotter le drapeau noir, bleu et blanc de l’Estonie, à ses côtés, une poignée de retraités, rescapés pour la plupart des déportations en Sibérie. Ce jeune homme de 25 ans est là en mémoire de sa grand-mère, déportée elle aussi et morte il y a peu. Ce nationaliste fait pourtant la part des choses, «  je n’ai rien contre les Russes, d’ailleurs hier je buvais un coup avec des amis russes, mais c’est une question de respect pour moi d’être là et de défendre ma patrie ainsi que le souvenir de ma famille.  »

   Rabene, un retraité d’une soixantaine d’années, drapeau estonien épinglé au revers de sa veste, intervient, plus virulent, «  c’est de la bêtise cette statue. Les soviétiques ne nous ont jamais apporté de liberté, et nous n’avons été libres que cinq jours entre l’occupation nazie et l’occupation soviétique  ». Olaf n’a aucun respect pour le gouvernement. « Le pouvoir ne décide rien, car il a peur des Russes. Derrière les manifestants russes, c’est l’ambassade de Russie qui se cache. »

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dc 070428TallinnSdeBronze9bea Statue mai 2006 c

En effet les incidents ont porté atteinte aux relations entre Tallinn et Moscou ;  en 2005 le président estonien avait boycotté le 60ème anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale à Moscou. Même si la majorité des jeunes Tallinois se déclarent indifférents à ce conflit, ils admettent que le déplacement de la statue du Cœur historique de la vieille ville est nécessaire. Mais céder à la pression des nationalistes estoniens ferait passer la décision comme une provocation, selon Kalle Mulli, un journaliste estonien. Krista Kodreseb 070428TallinnSdeBronze3 s’engage dans le journal estonien bilingue Posttimes, pour la sauvegarde du patrimoine et tente de calmer les nationalistes.  Un peu plus loin, à l’opposé de la statue le Musée de l’occupation et du combat pour la liberté a ouvert ses portes il y a trois ans. Dans une salle bien construite, dans un style architectural épuré mais calculé, des objets du quotidien sont exposés sans commentaire : Une radio des années 80, un uniforme militaire, l’équipement complet d’un agent du KGB, un tas de roubles, des affiches d’interdictions des années 40, une vieille Lada, une cabine téléphonique, une collection de valises de carton, des portes de prison, des médailles d’anciens combattants, des passeports de l’URSS, des vestes de déportés en Sibérie... toute une série de vestiges rescapés du nazisme et du soviétisme, les deux idéologies qui ont occupé l’Estonie. Contrairement au Caucase et à l’Asie Centrale, l’URSS n’est pas regrettée ici.

 § Le 19 janvier 2007 Les militants russes du mouvement Molodaïa gvardia (Jeune garde), relevant du parti pro-présidentiel Russie Unie, ont manifesté devant l'ambassade estonienne à Moscou contre le projet de  démolition du monument au Soldat libérateur en Estonie.  "Il s'agit d'un coup porté à la partie russe de la société estonienne" déclarait un des manifestants qui criaient des slogans tels que "L'Estonie est la honte de l'Europe".

ga 070428TallinnSdeBronze8 gb 070428Manif 070119 Mvt Jeune Garde Moscou

Le président estonien a signé la loi sur la protection des nécropoles militaires adoptée par le parlement, créant la base juridique de la réinhumation des dépouilles des soldats qui avaient péri en libérant l'Estonie des envahisseurs nazis  et reposant au pied du monument au Soldat libérateur au centre de Tallin. La Russie a condamné cette décision de l'Estonie. Le sénateur russe Sergueï Mironov, président dugc 070428An activist of the Young Guards of United Russia Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe), n'a pas exclu devant les journalistes l'adoption de sanctions contre l'Estonie, selon lui la décision du parlement estonien est "le premier pas vers la légalisation du fascisme et du néonazisme au XXIe siècle", selon M. Mironov,.

Le président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE), René van der Linden, examine depuis janvier 2007 avec des représentants russes et estoniens le conflit autour du monument.

Les parlementaires estoniens ont examiné le projet de loi sur le démantèlement des bâtiments interdits qui permettra aux autorités estoniennes de déboulonner légitimement les monuments aux soldats soviétiques et notamment celui au Soldat libérateur au centre de Tallin.

§ Le président conservateur polonais Lech Kaczynski a exprimé au président estonien Toomas Ilves le 29 avril 2007 sa solidarité avec l'Estonie confrontée à la colère de Moscou. De son côté, le ministre polonais de la Culture,  Kazimierz Ujazdowski , a annoncé qu'une loi en préparation "permettra d'enlever efficacement les monuments et les symboles de la domination étrangère sur la Pologne". "Les symboles de la dictature communiste disparaîtront des villes et de rues de Pologne", a annoncé le porte-parole du ministère. "Il ne s'agit pas d'abandonner ou de ne plus respecter les tombes des soldats de l'Armée rouge. Toutes les tombes doivent être respectées. Mais tous les monuments et tous les symboles de la dictature communiste, éléments étrangers à la tradition polonaise, devraient disparaître".

§ Le 26 avril 2007 tôt dans la matinée, des travaux d'excavation avaient débuté au pied du monument. Les fouilles menées afin d'identifier les soldats enterrés, probablement 14, au pied du Soldat. Le gouvernement estonien a souligné que l'on montrerait le plus grand respect à l'égard des soldats enterrés au centre-ville en les déplaçant dans un cimetière militaire. La foule russe s’est alors portée vers le monument pour le décorer et essayer de le protéger.

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fc 070428TallinnSdeBronzeUn millier de jeunes gens, souvent ivres, selon la police, se sont réunis le soir aux alentours du monument. Les heurts ont éclaté dans la nuit. La foule une fois dispersée, des actes de vandalisme ont été commis ailleurs dans la ville. Le gouvernement, en réunion de crise, a alors pris la décision de déplacer le monument dans un endroit tenu secret. Le déplacement s'est opéré à la faveur de la nuit mais fut accompagné de violents affrontements entre manifestants d'origine russe et forces de l'ordre, une bataille rangée, émaillée de pillages, qui s'est soldée le 27 avril par la mort d'une personne. 300 personnes ont été interpellées et de nombreux policiers blessés, parfois grièvement, a relaté Postimees le principal quotidien deec 070429 emeutes Estonie Reuters Talllin. La victime, que Postimees identifie uniquement par son prénom (russe), Dimitri, est décédée après avoir reçu un coup de couteau. Le ministère russe des Affaires étrangères a affirmé dans un communiqué que la victime était de nationalité russe et vivait en Estonie.

200 personnes ont été retenues et trois enquêtes criminelles, dont une pour meurtre, ont été ouvertes par les autorités judiciaires. Postimees a également publié presque en temps réel sur son site (l'Estonie est l'un des pays les plus connectés d'Europe) les interventions de responsables de la police, mais aussi du 1er ministre et du président du pays, Thomas Hendrik Ilves. Ce dernier a appelé la population à la "raison", alors que le chef du gouvernement, répondant aux questions d'un journaliste du site, s'est dit "surpris et déçu" que les événements aient pris une telle tournure. "Je ne pouvais imaginer que dans notre pays, nordique et de bon sens, de tels événements puissent se produire." "Dommage qu'au XXIe siècle une statue puisse encore être la cause d'effusions de sang", renchérit le journal dans un commentaire.

Les autorités estoniennes ont présenté la statue, autour de laquelle se rassemblaient des nationalistes estoniens et russes, comme une source de troubles à l'ordre public.

§ Le journal Komsomolskaïa Pravda de Moscou a adopté un ton patriotique pour dénoncer "l'attaque des autorités estoniennes". Selon le quotidien « l'Estonie a modelé de ses propres mains un ennemi intérieur » en référence à la minorité russophone. Cependant le journal russe Kommersant  soulignait que, lors des dernières élections législatives, les Russophones d’Estonie ont voté massivement pour le parti centriste du maire de Tallin contre le  parti constitutionnel prorusse (1 % des suffrages) qui avait axé sa campagne sur la défense de la statue de bronze. Mais à Moscou, les réactions politiques ont été  virulentes. Pour le chef du Conseil de sécurité russe, Sergueï Ivanov, "la Russie doit accélérer la création de ports russes sur la Baltique afin de garder la main sur nos échanges sans permettre à d'autres Etats, et notamment à l'Estonie, de s'enrichir par le transit", rapportait Komsomolskaïa Pravda. Le ministère des Affaires étrangères russe a menacé Tallin de "réaction concrète" et le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a parlé de "sacrilège", note Gazeta. De son côté, le Conseil de la Fédération, la Chambre haute du parlement russe, a voté le 27 avril un texte demandant la rupture des relations diplomatiques avec l'Estonie.

 

§ Le 27 avril 2007 au soir des groupes de jeunes russes et estoniens se sont à nouveau fait face dans le centre-ville. Un bref affrontement a opposé les forces de l'ordre à l'un de ces groupes non loin de l'emplacement où se trouvait le monument. Le Premier ministre estonien a exhorté la population à ne pas sortir dans les rues.

44 manifestants et 13 policiers ont été blessés. Des pillards ont cassé des vitrines, incendié des magasins et endommagé des voitures.

600 personnes ont été arrêtées et 96 blessées. Pour Moscou la police estonienne a réprimé avec une force excessive les manifestations. La police a tiré des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc et utilisé des canons à eau pour disperser des bandes de jeunes dont beaucoup étaient des adolescents. Une cinquantaine de sites, principalement des commerces, ont été vandalisés, contre une centaine la veille. Par crainte d'une troisième nuit de violences, le ministère de l'Intérieur avait décrété samedi 28 avril 2007 l'interdiction de la vente de boissons alcoolisées après 18h et envoyé des centaines de milliers de SMS aux détenteurs de téléphones portables pour leur demander de ne pas sortir de chez eux après la tombée de la nuit.

    Selon l'agence de presse BNS, des accrochages impliquant des jeunes ont éclaté à Johvi, dans le nord-est du pays, où vit une importante communauté russophone ; à Narva, à la frontière russe, 50 personnes, essentiellement des jeunes, ont été appréhendées par la police de manière préventive.«L’Estonie est un Etat fasciste. Dorénavant, nous l'appellerons : E-SS-tonie», écrivait le quotidien populaire russe Moskovski Komsomolets. Les médias russes ont continué les 28 et 29 avril 2007 à attiser l'hystérie. Le vice-Premier ministre russe Sergei Ivanov a parlé de « vandalisme d'État » à propos de l'affaire de la statue. Il a menacé de fermer le robinet énergétique et demandé aux citoyens russes de  boycotter les produits « Made in Estonia ». A Kiev, en Ukraine, des dizaines de partisans de l'extrême-gauche pro-russe ont aussi protesté devant l'ambassade d'Estonie, aux cris de "le fascisme ne passera pas". Ils ont lancé sur l'immeuble des œufs et des ballons de peinture brune et collé des sticks représentant le drapeau estonien avec une croix gammée. La Lettonie voisine peuplée d'une importante minorité russe a décidé de prendre ses distances en déclarant n’avoir aucune intention de suivre la ligne dure des Estoniens. Les cris, manifestations et menaces russes à l'égard de l'Estonie peuvent d'ailleurs sembler d'autant plus exagérés que, en Russie, le transfert de monuments et tombes de héros soviétiques est une pratique courante. Au nom d'un prétendu manque de rentabilité, la liaison ferroviaire Tallinn-Saint-Pétersbourg a été supprimée. Sous couvert de maintenance, les chemins de fer de Russie ont interrompu les livraisons d'hydrocarbures à l'Estonie. Le flot des poids lourds estoniens vers le territoire du grand voisin se heurte à des blocages à la frontière. "La Russie ne représente guère que 10% de notre commerce extérieur, riposte Urmas Paet, chef de la diplomatie estonienne. Ces sanctions “officieuses” auront peut-être un effet limité à court terme, mais pas davantage."

 

La chancelière allemande Angela Merkel, dont le pays préside l'Union européenne, a évoqué le sujet par téléphone avec Vladimir Poutine et le Premier ministre estonien, Andrus Ansip qui dans une allocution télévisée à la nation, également prononcée en russe, a déclaré que le monument serait transféré dans un cimetière militaire avec les restes des soldats inhumés sur ce site. "  Nous ne devons pas laisser les semeurs de haine diviser la nation et introduire les préjugés", a déclaré Ansip. Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a accusé, le 7 mai 2007 l'UE et l'OTAN de se livrer à une réécriture de l'Histoire en soutenant Tallinn. L'administration Bush a fait savoir, au cœur de la dispute, que le président estonien, Toomas Ilves, serait reçu en juin 2007 à la Maison Blanche.

§ Autre crainte des autorités: le nombre de plus en plus grand de tombes et statues militaires profanées à travers le pays. Les médias locaux faisaient état d'attaques croissantes visant des tombes d'Estoniens célèbres, ainsi que des tombes de soldats soviétiques et allemands. Deux cimetières du nord-est du pays, abritant des tombes de soldats allemands, ont été profanées tandis qu'à la frontière avec la Lettonie, un mémorial de guerre soviétique, contenant les restes de 431 soldats de l'Armée Rouge, a été vandalisé, a rapporté l'agence de presse balte BNS.

§Pour apaiser la crise, le ministre estonien de la Défense, Jaak Aaviksoo, a promis que le monument serait réinstallé dès mai  2007 dans un cimetière militaire de Tallinn. Le 30 avril 2007 12 cercueils de soldats ont été retrouvés sur le site du monument. Après identification et analyse génétique ont été réinhumés au cimetière militaire". Si les familles des soldats enterrés demandent la réinhumation des restes dans un autre pays, l'Estonie ne s'y opposera pas.

 

CONCLUSION DE L’AFFAIRE :

 

ha Statue reinstallee cimetiere c AFP Raigo Pajula§ Mardi 8 mai 2007 anniversaire de la capitulation,  une «inauguration solennelle» a été organisée, la délégation officielle, composée de dignitaires estoniens et d'une vingtaine de diplomates étrangers, sans les Russes qui avaient décliné l’invitation, est arrivée en bus à 11 heures au cimetière militaire de Siselinna . Ombragé de hauts cèdres blancs que l'on surnomme ici "arbres de vie", le cimetière militaire de Siselinna, dans les faubourgs de Tallinn, la capitale de l'Estonie, n'a jamais attiré autant de visiteurs. Ici reposent, toutes nationalités confondues, les morts des deux guerres mondiales et les Estoniens tombés au cours des combats pour l'indépendance en 1918-1920. Non loin de l'entrée, environné de fleurs, se dresse désormais le Soldat de bronze, incarnant le triomphe de l'Armée rouge.

Le premier ministre, Andrus Ansip, a déposé une gerbe de fleurs070509 ceremonie dv sta deplacee photo AFP Raigo Pajula blanches aux pieds du monument en l'honneur des soldats soviétiques morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis il est reparti. La cérémonie n'a duré qu'un quart d'heure. Mais, remarque Nikolai Karajev, journaliste d'un hebdo estonien en langue russe, elle était «exceptionnelle : c'est la première fois que les autorités de ce pays viennent se recueillir devant le soldat le 8 mai». 

 

§ Mercredi 9 mai 2007 la population russophone d'Estonie a massivement célébré la fin de la 2nde guerre mondiale. Des centaines de russophones sont venus accrocher des fleurs, pour la plupart rouges, sur les grillages qui isolent la place Tonismagi, où trônait la statue de bronze du soldat soviétique avant son démantèlement. Hier midi, Sveltana est venue déposer un bouquet de tulipes devant la statue. Pour cette femme de 31 ans, membre de la minorité russe d'Estonie, le monument incarne «le sacrifice des soldats soviétiques morts pour délivrer l'Estonie de l'occupation nazie». Elle dit qu'elle ne comprend pas son transfert dans le cimetière militaire, en bordure de la ville. Elle a d'ailleurs décidé d'aller fleurir avec ses amies, comme chaque année, l'ancien emplacement de la statue, où se rassemblaient le 9 mai les vétérans de l'Armée rouge. Peu importe que la place ait depuis cette semaine été recouverte de parterres de pensées. "C'est une place sacrée pour nous", dit Julia Tsuprinskaïa, qui, comme beaucoup de russophones, a trouvé, à travers cette crise, une façon d'exprimer son mécontentement vis-à-vis de la discrimination subie par cette forte minorité : "Je suis née et j'ai vécu toute ma vie ici et, malgré ça, je n'ai pas la citoyenneté estonienne sous prétexte que je n'ai pas passé le test de langue estonienne." Elle est ensuite partie pour le cimetière militaire où se trouve désormais la statue du soldat de bronze. Depuis quelques jours et jusqu'à la fin de la semaine, les magasins de la région de Tallinn ont interdiction de vendre de l'alcool. A l'arrière d'une camionnette garée face au cimetière, plusieurs jeunes gonflent à l'hélium des ballons blancs décorés de la sculpture noire du soldat et d'un texte en lettres cyrilliques : "Je me rappelle, je suis fier". Les gens font la queue pour en obtenir un. Marchant doucement au côté de sa fille, Géorgui Iermakov, 81 ans, matelot de la Baltique durant la guerre, quitte le cimetière, les bras chargés de fleurs couvrant à moitié les médailles qui ornent son uniforme bleu marine. "Le gouvernement estonien vient de démarrer une guerre avec l'histoire", dit le vétéran. Comme le souligne Eva Toulouze, enseignante et chercheuse à l'université de Tartu, "les Soviétiques, Russes et autres, qui entre 1948 et 1990 sont venus s'installer dans le pays […] ont été trompés. Ces populations étaient convaincues qu'elles venaient apporter la civilisation chez des barbares ayant prétendument vécu jusqu'alors dans une république bourgeoise qui les avait opprimés et maintenus dans l'obscurantisme."

§ "Pour moi, cette affaire est terminée", estime Jaak Aaviksoo, le ministre estonien de la défense. Depuis les émeutes un sondage montre que 80 % des Estoniens approuvent l'action du gouvernement. «C'est bien la preuve que les clivages au sein de la société se sont accrus», déplore Juhan Kivirähk, conseiller au Centre international des études de défense. Selon les médias estoniens, se référant au journal finlandais Ilta-Sanomat, l'intérêt porté au Soldat de bronze a brusquement augmenté depuis son transfert dans un cimetière militaire et les débordements qui s'en sont suivi. Les touristes étrangers, tout particulièrement les Finlandais, se rendent dans la capitale estonienne pour voir de leurs yeux le célèbre monument et se faire photographier devant.

 

 

5 ANS APRES : LES PLAIES RESTENT OUVERTES ET LES ANTAGONISMES VIFS :

 

§ Finalement le gouvernement russe a décidé de réaliser une réplique de la statue de Tallinn la veille du 9 mai 2010 , jour de la Victoire, à Krasnaya Polyana, ville russe près de Sotchi, où se dérouleront les Jeux olympiques d'hiver en 2014. La copie a été placée devant le musée de la Seconde Guerre mondiale, dans une école locale de Krasnaya Polyana. Le monument a été reconstruit grâce au soutien du milliardaire russe, Alexander Lebedev et des entreprises impliquées dans la construction des infrastructures olympiques. Les habitants locaux ont également fait des dons.

 

§ Le 9 mai 2010 : Au cimetière militaire de Juhkentali, en banlieue sud de Tallinn, Ljudmila et son amie Raïssa discutent en russe sur un banc face à «leur soldat de bronze». «On vient ici, quand on peut, commémorer la pobeda (la victoire) et fleurir notre Aljosha.» Pour ces deux babouchkas russophones d’Estonie, le temps semble s’être arrêté à cette époque héroïque. Celle de la «Guerre patriotique», le nom que les Russes donnent à la Deuxième Guerre mondiale.

Statue au nv cimetiere hoto Dikoff AFPElles ne reconnaissent plus leur Estonie, celle des années soviétiques, dont l’histoire de près de cinquante est racontée aux touristes et aux jeunes Estoniens qui visitent le Musée de l’occupation, ouvert en 2003 et construit grâce au mécénat privé d’Olga Kistler, une Américano-Estonienne mariée à un Suisse. Il met sur un même plan période nazie et communiste. «Par souci d’intégration, on ne parle pas d’occupation russe ici, mais d’occupation soviétique», explique Heiki Ahonen, son directeur, regrettant que la Russie de Poutine n’ait pas fait un pareil travail de mémoire et «semble repartir en arrière». Le Parti communiste comptait alors 100000 adhérents, soit un Estonien sur dix. En 1990, il avait quasi disparu. Aujourd’hui, il ne reste que 8% de purs russophones, ne parlant pas estonien. Ils sont apatrides, un passeport gris en poche, sans droit de vote ni obligation militaire.

«Ce monument aurait dû être transféré plus tôt. Passer devant me faisait mal», témoigne Maaya Mänd, née en Sibérie de parents déportés dans les années 50. Cette institutrice a vécu la russification des années 70 imposant l’enseignement en russe dès la maternelle. Aujourd’hui, le gouvernement impose que même dans les écoles russes, soutenues par la «politique des compatriotes» du Kremlin, une partie des cours soient donnés en estonien.  «Cette statue créait des tensions. Elle donnait lieu à des parades militaires avec drapeaux rouges et à des rassemblements nationalistes inspirés par l’ambassade de Russie», accuse Tunne Kelam, un des fondateurs du premier parti non communiste d’URSS. «Stupide!» rétorque Maksim Reva, un russophone de 34ans, pour cet admirateur de Poutine – «Qui a sauvé la Russie» – le déplacement du soldat de bronze procède «d’un génocide culturel». «L’enseignement en russe est menacé» et les russophones sont «plus touchés par la crise que les autres», argumente-t-il. «Faux», explique le professeur Veidemann, qui relève que «les régions les plus touchées par le chômage induit par la crise économique en Finlande, le voisin et principal partenaire de la Baltique, sont celles où les russophones sont les moins nombreux».Cet opposant au déplacement de la statue reconnaît «que les russophones vivent un peu à l’écart, entre eux, et sont influencés par les télés russes qui ont exploité à fond l’affaire du soldat». Mais ce professeur note que «depuis cinq ans, les choses changent: les jeunes russophones ont appris l’estonien. Le problème, c’est que les jeunes de langue estonienne ne parlent plus russe. Comment échangeront-ils demain? En estonien ou en anglais?» s’interroge-t-il.

 

D’après  : http://www.casafree.com/modules/news/article.php?storyid=45384    & 

 http://www.tdg.ch/actu/monde/mur-berlin-1989-2009-tallinn-detachee-moscou-veut-convertir-russophones-2009-11-03

 

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     Cette affaire est caractéristique des conflits nés de mémoires opposées. Signe de notre époque marquée par l’affrontement  et le choc des mémoires, Nicolas Sarkozy dans son discours du 6 mai 2007, au soir de sa victoire, a déclaré : « Je vais en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi,  et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres. » On peut, à côté de la mémoire du rôle des soviétiques dans la 2nde  Guerre mondiale, évoquer en France les mémoires multiples de la 1ère Guerre mondiale, de Vichy, de la résistance, de la Guerre d’Algérie ; aux EU de la Guerre du VietNam ou en Turquie sur le génocide arménien de 1915.

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e-Estonie(L’Express du 16 mai 2007)

Le pouvoir soviétique ayant interdit les machines à écrire de peur qu'elles ne soient utilisées pour diffuser des écrits subversifs, l'Estonie indépendante est passée sans transition du stylo à l'ordinateur. Elle est aujourd'hui une pionnière de l'e-gouvernement.
Depuis août 2000, le Conseil des ministres se tient en ligne. Les projets et les décisions prises sont aussitôt accessibles aux citoyens. Grâce à une carte d'identification électronique, les électeurs ont la possibilité depuis 2005 de participer, via Internet, à n'importe quel scrutin, local ou législatif. Il y a deux ans, 54% de la population de 6 à 74 ans surfaient déjà au quotidien. Les services en ligne se multiplient. Le système Wi-Fi gratuit s'étend sur tout le pays: 700 points d'accès public pour 100 000 habitants en 2005 - sans compter les cafés, les restaurants, les hôtels, une partie des magasins, y compris en zone rurale...L'un des pères de Hotmail est estonien. De même que les concepteurs des logiciels Kazaa et Skype, qui ont fait le tour du monde: Jaan Tallinn, Ahti Heinla et Priit Kasesalu.

§ Cyberattaques contre l'Estonie

Fin avril et début mai, une offensive de cyberattaques sans précédent a déferlé sur les sites Web de l'Etat estonien, sur les médias et sur les différents serveurs du pays. La semaine dernière, le département d'information de la police criminelle était toujours dans l'incapacité d'envoyer des e-mails: plus de 500 messages à la minute envoyés à dessein sur l'une de ses boîtes de réception ont bloqué l'ensemble du système. L'enquête en cours a permis de débusquer des adresses IP (Internet Protocol) qui renvoient à des ordinateurs situés en Russie, y compris "au sein d'administrations", assure le ministre des Affaires étrangères, Urmas Paet. Le problème, constate le procureur Margus Kurm, c'est que "les agresseurs utilisent très souvent des PC connectés ici ou là, qui relaient les attaques, sans que l'on sache si leurs utilisateurs sont impliqués".

En consultant des forums en russe

 http://www.1-net.ru - http://web-hack.flybb.ru - http://sbg.flybb.ru - http://forum.xakep.tu/m877128/tm 

où se préparait cette vague de terrorisme informatique, les enquêteurs ont néanmoins débusqué des preuves. Chaotique au début, l'opération a été orchestrée par des hackers russophones estoniens, qui ont fourni adresses et méthodes. L'un des plus actifs, Dmitri, 19 ans, a été arrêté. Il risque jusqu'à trois ans de prison. Mais remonter à un certain Alexis, 22 ans, résidant à Moscou, qui a lancé sur Internet un appel à "la lutte armée pour la création d'un Etat russe indépendant sur le territoire de l'Estonie", ou aux cybercriminels russes qui ont tenté d'abattre la démocratie high-tech estonienne, pionnière de l'e-gouvernance, c'est une autre affaire… "Tout ce qu'on peut faire, soupire Margus Kurm, c'est envoyer des commissions rogatoires en Russie…" Sans même l'espoir d'obtenir un accusé de réception.

 

 

 

III- LE CONTEXTE SOCIOLOGIQUE :

 

 

Le Monde 05 2003 Les enfants comblés du miracle estonien

Siim a 22 ans, parle cinq langues, anime un groupe de rap. Il aime son pays et ne veut pas vivre ailleurs. L'Europe ? Oui, sous bénéfice d'inventaire. Blouson Adidas bleu roi, jeans et baskets, Siim Roomussaar, 22 ans, étudiant et leader du groupe de rap, Betoon King, est conscient de la chance d'avoir eu 10 ans lors de l'indépendance de l'Estonie, en 1991. "Quand je pense qu'à 20 ans j'ai eu ma première voiture, alors que mes parents avaient dû attendre quarante ans pour en avoir une !" Parlant couramment l'estonien, le russe, l'anglais, le finnois et le français, il dit n'avoir "aucun stress" quant à son avenir. "Je fais des études pour être professeur, mais j'espère bien pouvoir me servir de mes langues pour trouver un autre travail."

A 15 ans, Siim avait déjà gagné "pas mal d'argent" en interprétant de petits rôles pour la télévision. Normal pour ce fils d'acteur (son père) et de professeur (sa mère). Il a des souvenirs précis de la période soviétique. En vrac : les heures d'attente pour acheter du pain, LE disque de Freddy Mercury, interdit, que l'on se repassait en cachette, l'uniforme à l'école et le surveillant mesurant la longueur de ses cheveux avec une règle en bois et lui ordonnant d'aller immédiatement chez le coiffeur. "Quand je vois aujourd'hui les jeunes de 17 ans avec des piercings !"

Siim laisse pourtant percer une légère pointe de regret : "Notre génération, nous sommes venus un peu trop tard. Ceux qui ont eu 20 ans lors de l'indépendance ont eu encore plus de chance : ils ont pu prendre toutes les meilleures places." Tiina Vãljaste, 32 ans, superbe directrice de la rédaction d'un magazine féminin, admet faire partie de cette "generation of winners, young, fresh, strong and educated" (cette génération des gagnants, jeunes, frais, forts et instruits). "C'est vrai, nous avons pris toutes les places. Ici, c'est le paradis des jeunes." Les responsables du service de sécurité du Conseil de l'Europe en savent quelque chose. En 1993, voyant arriver la délégation estonienne, ils refusèrent dans un premier temps l'entrée à cette bande de gamins, conduite par le premier ministre de l'époque, Mart Laar, âgé de 32 ans. "La grande différence entre l'Estonie et une grande partie des autres pays communistes, c'est qu'ici ils se sont débarrassés sans vergogne de tous les caciques de l'ancien régime", explique, non sans une certaine admiration, un diplomate européen en poste à Tallinn. Une "épuration" qui a permis les choix drastiques des premières années.

Siim n'a pas de fausse pudeur pour expliquer l'amour qu'il porte à son pays. "L'an dernier, j'ai passé plusieurs mois en France, à Montpellier, j'ai beaucoup apprécié la vie chez vous, j'y étais très heureux. Et pourtant, j'ai compris là-bas combien j'étais estonien et que je voulais vivre chez moi, que je n'émigrerais pas." Et de conclure, en souriant : "Ici, c'est ma maison !" "Ils sont tous comme cela, ils l'aiment, leur pays. Ils parlent de lui comme d'un jardin. Rien à voir avec le nationalisme impérial et outrancier de certains de leurs voisins", ajoute Marie, une Française qui a épousé un Estonien. Elle se moque de l'amour immodéré des Estoniens pour la solitude "Un Estonien heureux, c'est un Estonien qui est séparé de son plus proche voisin par une grande forêt."

Que pense Siim de l'entrée de son pays dans l'Union européenne ? "Ce n'est pas simple!…. Et puis nous ne voulons pas, en tant que petit pays, être noyés dans un ensemble trop contraignant qui nous ferait perdre notre indépendance." Là encore, les Estoniens semblent unanimes. Il ne faut plus leur parler, comme l'a fait la propagande soviétique pendant des dizaines d'années, d'"amitié entre les peuples….Le positif dans l'Europe, ajoute Siim, c'est peut-être une certaine sécurité politique, notamment par rapport à la Russie. C'est aussi l'ouverture commerciale. Quant à la liberté du marché du travail, c'est à double tranchant." Le jeune étudiant est en revanche catégorique : "L'Europe, c'est aussi la bureaucratie et cela je ne le supporte pas. Combien de temps en France vous devez attendre pour avoir le moindre papier !" 

l Les plus jeunes commencent pourtant à jeter des ponts vers la communauté russophone. "Bien sûr que j'ai des amis russophones, explique Siim, mais je dois reconnaître que, dans l'ensemble, ce n'est pas facile. Peut-être faudrait-il faire du russe la seconde langue nationale. Moi, j'ai appris le russe mais la réciproque serait sympa ! Dans l'ensemble, dans la vie de tous les jours, il n'y a pas de problème", ajoute le jeune homme. Pavel Ivanov, 34 ans, de père russophone et de mère estonienne, fait lui aussi partie de cette génération des winners de l'indépendance. Responsable des programmes en russe de la télévision publique, il ne prend pas de détour : "Pour être franc, je dois dire qu'il n'y a pas de discrimination officielle dans ce pays, mais une attitude notamment dans l'administration qui à terme peut devenir illégale." "Nous sommes estoniens mais nous parlons russe", disent les jeunes élèves du collège de Narva. A 120 km de Tallinn, c'est un autre monde. Peuplée à 98 % de russophones, la Russie est située à quelques centaines de mètres. Et pourtant tous les habitants vous le diront : "Même si, ici, la vie est très difficile pour nous, nous sommes bien mieux que de l'autre côté de la frontière." Alors, les adolescents du collège savent qu'ils sont condamnés à vivre leur grand écart. Entre leur culture russe, que pour rien au monde ils ne jetteraient aux oubliettes, et leur nationalité estonienne. Eux qui n'ont pas connu la période précédente parlent "de cinquante années de violence soviétique" .

José Alain Fralon

 

 

III- LE CONTEXTE HISTORIQUE, BREVE HISTOIRE DE L’ESTONIE :

 

VOIR ARTICLE :

http://hgsavinagiac.over-blog.com/article-geopolitique-memoire-et-histoire-le-choc-des-memoires-polemique-autour-du-monument-des-liberateurs-de-tallinn-en-estonie-2006-2007-51280916.html

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