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Blog géopolitique de D. Giacobi

La dimension géopolitique de "l'enfant-martyr" : (2) IPHIGENIE

LES SACRIFICES D’ENFANTS  DANS LA MYTHOLOGIE GRECO-ROMAINE, LE MYTHE D’IPHIGENIE

 

Les sacrifices d’enfants coexistent avec ceux des prisonniers. L’enfant, être innocent et pur, a une valeur sacrificielle Francisco de Goya, Saturno devorando a su hijo (1819-1823)qui paraît plus grande.  Beaucoup de cosmogonies évoquent des dieux dévorant leurs enfants – les contes pour enfants en ont conservé la trace dans la figure de l’ogre - : Tableau de Goya :Saturne dévorant ses fils – 1819/1823- >>> A la fin de sa vie, adulé mais tourmenté, devenu sourd, Goya s’est retiré dans sa maison proche de Madrid, « la Quinta del sordo » = « la Maison du sourd ». Il dessine directement sur les murs de sa maison, souvent la nuit. Cette fresque de 146x83cm a été transférée sur toile et est conservée au Musée du Prado à Madrid. L’expression de Saturne montre la folie mais la violence contre l’enfant de tous les temps – la nudité des deux personnages ne les rattache à aucune époque précise - est une réalité accomplie.

On retrouve des dieux dévorant leurs enfants dans la mythologie grecque, dans la mythologie mésopotamienne qui influence tout l’Orient méditerranéen et des traces sont présentes dans la Bible. 

Voir :  LA DIMENSION GÉOPOLITIQUE DE L’ENFANT-MARTYR : UNE HISTOIRE DU SACRIFICE (1)

 

1 – LES SACRIFICES D’ENFANTS DANS LA MYTHOLOGIE GRECO-ROMAINE : LE MYTHE D’IPHIGÉNIE

 

Rubens Saturne 1637 (Co) wikipedia Musee du Prado Madrid1.1. Dans la mythologie grecque Cronos ou Kronos 1 (en grec ancien Κρόνος / Krónos), fils d'Ouranos (le Ciel) et Gaïa (la Terre), est le roi des Titans et le père de Zeus, Poséidon, Hadès, Héra, Déméter et Hestia. Il représente la figure d'un dieu dévorant ses enfants. Il est assimilé à Saturne dans la mythologie romaine : <<< Saturne vu par Rubens. Il peint ce tableau d’assez grande taille (180x 87cm) conservé au Musée du Prado à Madrid,  en 1637. La nudité et l’expression terrorisée de l’enfant rend compte de toute l’horreur de la violence contre les enfants de tous les temps.

En 1699, le sculpteur de Louis XIV Simon Hurtrelle, qui a travaillé sur les Saturne-devorant-un-de-ses-enfants Simon Hurtrelle 1699chantiers de Marly et des Invalides, rend compte dans son Saturne dévorant un de ses enfants – >>> conservé au département des sculptures des 17 et 18èmes siècles du Musée du Louvre - de la même violence proche de la vivisection car comme chez Rubens l’enfant est dévoré vivant et se débat alors que Goya le représente mort.Detail - Saturne-devorant-un-de-ses-enfants Simon Hurtrelle

 

1.2. Les deux traditions du mythe d'Iphigénie :

 

Dans la mythologie grecque il existe deux traditions du récit du sacrifice d’Iphigénie 2.  

  

1.2. 1. Dans la première tradition - Racine reprend cette tradition où aucune substitution n'est nécessaire -, Agamemnon est désigné par la coalition des rois grecs pour diriger les troupes grecques contre la ville de Troie et reprendre son épouse, Hélène enlevée par Pâris, fils du roi de Troie. Quand  Agamemnon veut lancer la flotte grecque réunie à Aulis contre Troie, les vents restent défavorables. Calchas le devin révèle alors qu'une offense commise par Agamemnon contre Artémis en est la cause et que seule la mort de sa fille Iphigénie apaisera la colère de la déesse. Agamemnon refuse d'abord le sacrifice, mais poussé par Ménélas et Ulysse, il s'y résigne. Il invente un stratagème afin d'attirer Iphigénie à Aulis : on fait dire à Clytemnestre, mère d’Iphigénie,  qu'Achille exige  la main d'Iphigénie avant de reprendre le combat. Arrivées à Aulis, Clytemnestre et Iphigénie apprennent le destin tragique réservé à Iphigénie. Mais celle-ci, convaincue de la nécessité du sacrifice vis-à-vis de la Grèce, accepte de mourir.

 

‚ 1.2.2. Dans la 2nde tradition, au moment du sacrifice, Artémis aurait remplacée Iphigénie in extremis par une biche – c’est Iphigenie - Le sacrifice par Sebastien Bourdon (1616-1671)ce que montre le tableau « Iphigenie - Le sacrifice »  de Sebastien Bourdon (1616-1671) >>> et en aurait fait la prêtresse de son temple en Tauride. Mais Clytemnestre, contrairement à sa fille, ne pardonna pas à Agamemnon et se vengea en le tuant au retour de la guerre de Troie. Selon une autre version , il fut assassiné par Égisthe, l'amant de sa femme Clytemnestre, avec l'aide de cette dernière. Ce crime sera vengé par Oreste, leur fils.

En Tauride, après son sacrifice inachevé, Iphigénie est prêtresse d'Artémis et a pour fonction de sacrifier tous les étrangers qui abordent la région. Bien des années plus tard, Oreste, frère d'Iphigénie qu'elle croit mort, et son ami Pylade abordent la Tauride. Ils obéissent ainsi à l'oracle de Delphes qui leur a ordonné d'emporter la statue d'Artémis. La prêtresse Iphigénie, pour sauver Oreste qu’elle refuse de tuer fit annuler le sacrifice prétextant qu'un étranger matricide ne pouvait être sacrifié avant d'avoir été purifié. Elle les aide à s'échapper avec la statue. Poursuivis, ils sont aidés par la déesse Athéna et finalement retournent tous les trois en Grèce. On dit qu'Iphigénie mourut à Mégare; mais on prétend aussi qu'Artémis avait rendu la jeune fille immortelle, l'assimilant à la déesse Hécate.

 

1.3. Analyse du mythe :

 

Marie-LaureFreyburger-Galland, Professeur à l'Université de Haute Alsace (Mulhouse), étudie le mythe d’Iphigénie 3 .

Pour les Grecs, le sacrifice humain, pratiqué chez eux dans un passé mythique, est la caractéristique des peuples barbares, égyptiens, phéniciens, celtes.

 

En dehors du cas d’Iphigénie, les sources grecques citent le sacrifice des prisonniers perses avant la bataille de Salamine, unique cas de sacrifice humain « historique », attesté chez les Grecs par Plutarque dans sa Vie de Thémistocle 13, 3. Ce récit emprunté à Phanias de Lesbos ne figure ni chez Hérodote, ni dans les Perses d’Eschyle et les historiens contemporains  le mettent en doute.  Ce sacrifice rituel aurait été accompli en l’honneur de Dionysos Omestès, c’est-à-dire « qui mange de la chair crue » 4,  pour « assurer aux Grecs le salut et la victoire ».

 

Le mythe d’Iphigénie apparaît pour la première fois dans la littérature grecque non pas chez Homère mais dans les Chants Cypriens, attribués à Stasinos de Chypre, composés sans doute vers le 7ème siècle avant J.-C. et contant la Guerre de Troie. Nous possédons quelques fragments de ce long poème et un résumé de Proclos : « Et pendant que l’expédition était concentrée à Aulis, Agamemnon, au cours d’une chasse abat une biche ; du coup, il se vante d’avoir fait mieux qu’Artémis. La déesse, irritée, pour empêcher l’appareillage, envoie des tempêtes en mer. Calchas leur dit la colère de la déesse et ordonne qu’Iphigénie soit sacrifiée à Artémis. On la fait donc venir sous prétexte d’épouser Achille et on prépare le sacrifice. Mais Artémis la dérobe, la transporte chez les Taures et la rend immortelle, après avoir remplacé la jeune fille par une biche sur l’autel. »  (Chrestomathie, 135-143, trad. A. Severyns.)

 

1.4. Les grands tragiques grecs ont traité ce mythe.


 Eschyle a écrit une Iphigénie dont les fragments sont réduits. Cependant, les nombreuses allusions de son Agamemnon indiquent chez lui une version cruelle du mythe : « Et sous son front une fois ployé au joug du destin, un revirement se fait, impur, impie, sacrilège : il (=Agamemnon) est prêt à tout oser, sa résolution désormais est prise… Il osa, lui, sacrifier son enfant – pour aider une armée à reprendre une femme, ouvrir la mer à des vaisseaux ! »

‚ De l’Iphigénie de Sophocle, il n’y a pas non plus de fragments représentatifs mais des allusions dans son Electre attestent la version d’un sacrifice humain consenti par Agamemnon sous la pression de Ménélas et de l’armée.

ƒ Euripide évoque Iphigénie dans son Electre - vers 405, 1020-1031.-, son Andromaque - vers 624-626.-, les Troyennes – vers 370-372.-. Il traite le sujet avec deux pièces, Iphigénie en Tauride, datée de 411 et Iphigénie à Aulis, jouée après la mort du poète aux Dionysies de 405. Iphigénie en Tauride confirme bien des points des Chants Cypriens :

« Le roi Agamemnon avait en ces parages assemblé l’armement hellène aux mille nefs, voulant aux Achéens conquérir la couronne du triomphe, et, pour satisfaire Ménélas, venger le déshonneur du rapt de son Hélène. Des vents funestes retenant au port la flotte, il fit interroger les victimes ardentes. Et Calchas répondit : « Agamemnon, jamais tu ne verras tes nefs quitter la rade, à moins d’immoler en offrande sur l’autel d’Artémis, ta fille Iphigénie. En effet, tu vouas naguère à la déesse porte-flambeau le plus beau produit de l’année. Or, ton épouse Clytemnestre, justement, t’avait en ton palais mis au jour une fille. Artémis la réclame »… Calchas m’attribuait ainsi, pour mon malheur, le prix de la beauté. Le perfide Ulysse sut me prendre à ma mère ; sous couleur d’épouser Achille, j’arrivai dans la terre d’Aulis ; et là, pauvre victime, soulevée par-dessus l’autel, j’allais périr frappée du glaive ; mais Artémis m’enleva, laissant aux Achéens une biche en échange. Et, par l’éther brillant, elle me transporta dans ce pays des Taures… »

 

Il y a donc une tradition littéraire grecque importante qui, négligeant la version pourtant ancienne de la substitution animale, affirme qu’il y a eu meurtre rituel exigé par une divinité. L’horreur qu’elle suscite se prolonge à l’époque romaine et Lucrèce va l’utiliser pour montrer la cruauté de la superstition : « C’est ainsi qu’à Aulis l’autel de la vierge Trivia fut honteusement souillé du sang d’Iphianassa -= Iphigénie -  par l’élite des chefs grecs, la fleur des guerriers. Quand le bandeau enroulé autour de sa coiffure virginale fut retombé en rubans égaux le long de ses joues ; quand elle aperçut, debout devant l’autel, son père accablé de douleur ; près de lui les prêtres dissimulant le fer, et tout le peuple fondant en larmes à son aspect, muette d’effroi et fléchissant sur les genoux, elle se laissa choir à terre. Malheureuse !… elle devait succomber, victime douloureuse, immolée par son père, afin d’assurer à la flotte un départ heureux et des vents favorables. Tant la religion put conseiller de crimes ! » (De la nature, I, v. 84-101, trad. A. Ernout.)

L’idée est reprise par Horace - Satires, II, 3 - pour dénoncer la folie de l’ambition humaine.

 

1.5. La dimension socio-culturelle et géopolitique du mythe d'Iphigénie 

 

L’historien contemporain René Girard - La violence et le sacré, Paris, 1972, p.146 et 401-403 –montre que la survie du groupe passe dans les sociétés primitives par l’exercice de la violence sur un bouc émissaire ( voir LA DIMENSION GÉOPOLITIQUE DE L’ENFANT-MARTYR : UNE HISTOIRE DU SACRIFICE (1) ) choisi dans une catégorie sociale marginale (ici une jeune fille, femme non encore mère) et non susceptible d’être vengée (ici sacrifiée par le seul qui aurait pu la venger, son père).  

 

La raison du sacrifice varie :

§  Elle peut être expiatoire lorsqu’il y a crime ( faute commise envers Artémis quand  Agamemnon se vante de tirer à l’arc mieux que la déesse (Chants Cypriens), ou parce qu’il a tué une biche consacrée à Artémis (version de Sophocle) ou à cause d’un vœu imprudent en promettant à Artémis le plus beau produit de l’année (version d’Iphigénie en Tauride).

‚ § Elle peut être propitiatoire si la déesse demande ce sacrifice pour assurer le succès de l’expédition vers Troie et des vents favorables (version de l’Agamemnon d’Eschyle).

 AINSI : On retrouve curieusement des éléments proches dans l’épisode biblique du sacrifice d’Isaac par Abraham et dans celui de la fille de Jephté. ( voir: dimension géopolitique de l'enfant-martyr,  article 3)

 

L’autre version, plus ancienne, de la substitution animale de dernière heure - comme dans la version biblique traditionnelle du sacrifice d’Isaac - fut longtemps considérée comme une version adoucie, civilisée, par des Grecs soucieux de se démarquer de la barbarie des époques reculées. Les recherches du 20ème siècle tendent à montrer qu’il n’en est rien et que la substitution est un rite fort ancien dans de nombreux cultes (par exemple celui de Dionysos à Ténédos) et en particulier pour celui d’Artémis en trois lieux, Aulis, la Tauride et Brauron.

Dès 1915 Salomon Reinach - « Observations sur le mythe d’Iphigénie », REG, 28, p. 1-15 - a montré à partir de trois textes de Xénophon - Helléniques, III, 4, 3.-, Pausanias - III, 9, 3.- et Plutarque - Agésilas, 6. - que, si Agésilas/Agamemnon a provoqué la colère des prêtres d’Aulis en sacrifiant à Artémis pour s’assurer une traversée favorable, c’est qu’il n’a pas respecté les rites, d’abord en faisant lui-même le sacrifice, ensuite en omettant les formules permettant l’identification de la victime animale à une victime humaine. Depuis un temps reculé, Aulis est le grand port d’embarquement des migrations vers l’Est et il n’est pas étonnant que la geste troyenne y fasse s’embarquer les Achéens.

Pour la Tauride, A. Baschmakoff a montré en 1939 - « Origine tauridienne du mythe d’Iphigénie », BAGB, 1939, p. 3-21. Voir aussi Hérodote, IV, 103 et A.O. Hulton, « Euripides and the Iphigenia legend », Mnemosyne, 15, 1962, p. 364-368. -qu’il y avait dans ces régions de la Mer Noire identifiées avec la Tauride ancienne et la Crimée actuelle des nécropoles remontant au 3ème millénaire attestant des sacrifices humains et qu’ensuite le culte d’une Artémis Tauropole - c’est-à-dire « honorée en Tauride » ou « honorée par des sacrifices de taureaux ».- (d’où les noms de Taures et de Tauride) exigeait le sacrifice d’une génisse « déguisée » en jeune fille.

Pausanias, auteur d’une description de la Grèce à la fin du 2ème siècle de notre ère explique cela pour Brauron et Mégare :« À une certaine distance de Marathon se trouve Brauron, où, dit-on, débarqua Iphigénie, la fille d’Agamemnon, quand elle fuyait de Tauride, emportant la statue d’Artémis… Les Mégariens disent qu’il y a aussi (sc. à Mégare) un hérôon d’Iphigénie. Selon eux, elle est morte à Mégare. Pour moi, j’ai entendu rapporter une autre tradition qui a cours en Arcadie, et je sais qu’Hésiode dans son Catalogue des Femmes a montré qu’Iphigénie n’était pas morte, mais que par la volonté d’Artémis elle était devenue Hécate. Hérodote a écrit un récit qui s’accorde avec cette tradition : les gens de la Tauride scythique sacrifient les marins naufragés à une vierge et ils affirment que cette vierge est Iphigénie, la fille d’Agamemnon » - Description de la Grèce (trad. J. Pouilloux), I, 33, 1 et 43, 1.-

L’historien contemporain L. Séchan - « Le sacrifice d’Iphigénie », REG, 44, 1931, p. 370-371.- a montré qu’en ces trois lieux un culte à une déesse vierge dont le nom – ou le surnom – hellénisé a pu être Iphigénéia – « née dans la force » ou « qui fait naître la force » - préexistait à l’arrivée des indo-européens. Son rôle de protection des jeunes filles et des accouchements, l’associe aux domaines de la fertilité-fécondité et a permis de l’assimiler ensuite à Artémis et à Hécate. Cette ancienne divinité était peut-être honorée sous la forme animale -  qui devint ensuite objet de sacrifice : biche, génisse ou ourse -  et dans les temps reculés par des sacrifices humains. Rabaissée au rang de mortelle, prêtresse du culte d’Artémis, déesse vierge, patronne les jeunes filles dans leur futur rôle procréateur, cette fonction exige, sinon le sacrifice d’une vierge, du moins d’une victime à laquelle des rites particuliers l’assimilent.

 

Pline l’Ancien 5 rapporte que le sacrifice d’Iphigénie était le sujet d’un tableau très célèbre de Timanthe qui l’aurait peint vers 400 av JC, c'est à dire peu après la première représentation de la pièce. Ses imitations ont été très nombreuses à l’époque hellénistique et romaine, montrant la célébrité de Timanthe et de la pièce d’Euripide.

Iphigenie - bas reliefdu Musee des Offices - Florence- inspUn bas relief du Musée des Offices à Florence est une copie romaine d’ un original du 4ème siècle sans doute inspiré du tableau célèbre de Timanthe et de la pièce d’Euripide. Au centre, Iphigénie debout et digne, « debout attendant la mort près des autels », selon Pline. Près d’elle, Calchas la couronne conformément au rituel évoqué par Euripide, sur la droite, Agamemnon se détournant et se voilant la tête comme le décrit Euripide.

A l’époque de Racine, l’Abbé d’Aubignac écrit que, pour peindre le sacrifice d’Iphigénie, il faut imiter Timanthe et montrer « Agamemnon avec un voile sur son visage pour cacher sa tendresse naturelle aux chefs de son armée et néanmoins montrer par cette adresse l’excès de sa douleur ». On retrouve cette attitude dans les vers de Racine : «  Le triste Agamemnon qui n’ose l’avouer / Pour détourner les yeux des meurtres qu’il présage / Ou pour cacher ses pleurs, s’est voilé le visage. »

La célèbre fresque de la Maison du Poète tragique de Pompéi, >>> Iphigenie fresque de la Maison du Poete tragique de Pompei représente la même scène, Iphigénie est portée au supplice par deux personnages, Calchas à gauche est le sacrificateur. L’attitude d’ Iphigénie peut être différemment interprétée selon qu’on y voit la martyre déjà en extase ou la jeune fille suppliante et effrayée.

On dispose aussi du décor d’un coffret d’ivoire du South Kensington Museum, d’époque byzantine, qui représente une scène analogue, Agamemnon est sans doute le personnage, assis à gauche, très pensif, désespéré et s’apprêtant à se voiler la face.

Iphigenie - coffret d’ivoire - South Kensington Museum -L’originalité de la lecture d’Euripide est assurément la « conversion » d’Iphigénie, l’acceptation du destin : elle n’est plus sacrifiée mais se sacrifie pour la Grèce. Un tel revirement 6 a été critiqué par Aristote - Poétique, 15, 1454 a - au nom de la cohérence psychologique du personnage qui en quelques vers passe de l’émouvante supplication à son père - Iphigénie à Aulis, vers 1211-1251 - : « Si j’avais, ô mon père, l’éloquence d’Orphée… », se terminant par « Mieux vaut une vie malheureuse qu’une mort glorieuse » à l’affirmation de son dévouement : « Je livre ma personne pour ma patrie et pour la terre de Grèce tout entière : sacrifiez-moi, j’y consens, menez-moi à l’autel de la déesse, puisque l’oracle l’exige… Qu’aucun Argien ne porte la main sur moi : je tendrai ma gorge en silence, courageusement » - Iphigénie à Aulis, vers 1553-1560 -. La volonté d’Iphigénie se substitue à celle de la déesse, l’homme, assumant son destin, se libère du joug divin.

 

1.6. Le mythe d'Iphigénie vu comme préfiguration du martyr chrétien

 

L’idée du sacrifice volontaire, à travers la lecture médiévale d’Ovide « moralisé » et par le rapprochement avec le texte biblique sur la fille de Jephté, a permis de faire d’Iphigénie une préfiguration des martyres chrétiennes, une évocation du sacrifice du Christ. En effet, si l’on prend le texte d’Ovide, on lit : « … il sait et il déclare qu’il faut le sang d’une vierge pour apaiser le courroux de la déesse vierge. Lorsque l’intérêt public a vaincu la tendresse d’Agamemnon pour sa fille, lorsque le roi a vaincu le père et qu’Iphigénie, prête à donner son sang pur, a pris place devant l’autel parmi les prêtres en larmes, la déesse est vaincue à son tour ; elle étend un nuage devant tous les yeux et pendant la cérémonie, au milieu du tumulte du sacrifice, au milieu du bruit des prières, elle remplace, dit-on, par une biche, la jeune fille de Mycènes. Alors Diane ayant été désarmée par cette victime mieux faite pour elle et la colère des flots étant tombée avec celle de Phoebé, les mille vaisseaux reçoivent les vents en poupe et, après bien des épreuves, ils abordent sur la plage de la Phrygie » - Métamorphoses, XII, v. 24-38 (trad. G. Lafaye).-

Aux 16 et 17èmes siècles, des prédicateurs 7 ont utilisé la figure d’Iphigénie pour en faire un exemple de piété et d’obéissance, de femme vouée au culte et « femme forte ». Le goût pour les tragédies à sujet religieux renouvelle cet intérêt, Georges Buchanan a écrit en 1584 un Jephtes, dont la fille s’appelle Iphis. En 1641, Rotrou fait jouer à l’Hôtel de Bourgogne son Iphygénie, qu’il inscrit dans le contexte de cette interprétation chrétienne du mythe antique.

 

Racine va dans son Iphigénie à l’encontre de ce courant,  il reprend le thème d’Iphigénie à Aulis en le modifiant et en créant le personnage d’Ériphile. Reprenant à son compte les critiques d’Aristote, il modifie le comportement d’Iphigénie qui reste pendant toute sa pièce la fille soumise qui accepte de mourir pour obéir à son père. Il refuse tout ce qui chez Euripide ou Rotrou évoque la métamorphose : ni biche, ni déesse, il rationalise le mythe,

 

Au total  :

Ainsi, du 7ème siècle avant J.-C. au 17ème siècle après J.-C., le mythe d’Iphigénie a suscité toute une mise en œuvre littéraire, notamment au théâtre en raison du contenu dramatique du mythe. Les versions différentes donnent à l’auteur une liberté de création plus grande. Euripide est resté le modèle de Schiller et de Goethe au 18ème siècle, jusqu’à l’Iphigénie à Aulis de Gerhardt Hauptmann, jouée en 1942, sans compter de nombreux opéras.

Tout cela fait d’Iphigénie une figure symbolique de l’héroïsme féminin.

 

Conclusion :

Depuis la nuit des temps l’enfant est au cœur de la vie des sociétés humaines, il est porteur de leur avenir et de la perpétuation des traditions et des héritages. Comme la jeunesse il a donc une place symbolique qui peut conduire, au nom du salut de la société qu’il personnifie, à son sacrifice, contraint ou volontaire. L’enfant-martyr – qui peut être un adolescent, un jeune homme ou une jeune femme - est donc au cœur de l’expérience politique de nombreuses sociétés dans lesquelles un système social est menacéle sacrifice de l’enfant est censé éradiquer le déclin – ou naissant  - le sacrifice souvent volontaire d’un enfant pour une idée nouvelle, embelli par la tradition, la légende ou la propagande,  vient fonder, enraciner le nouveau système -.  

L’enfant-martyr revêt donc une valeur politique et même géopolitique car l’épisode – qui prend souvent l’allure dune « affaire d’Etat » - s’inscrit dans une société, un pays et un temps donnés.

 



1 Kronos est souvent confondu avec son homophone Chronos (Χρόνος / Khrónos), divinité primordiale du temps.

3 FEC - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 18 - juillet-décembre 2009  http://bcs.fltr.ucl.ac.be/fe/18/Iphigenie.htm

L'article a été repris, avec l'aimable autorisation des éditeurs, de l'ouvrage collectif Métamorphoses du mythe : réécritures anciennes et modernes des mythes antiques. Actes du colloque international, 20-23 mars 2007, Université de Haute-Alsace, édité par Peter Schnyder, Paris, Orizons, 2008, p. 379-391 (Centre de recherche sur l'Europe littéraire - Mulhouse, Haut-Rhin - Institut de recherche en langues et littératures européennes)

Déposé sur la Toile le 28 octobre 2009

4 Ce qualificatif, comme celui d’Omadios, « qui aime la chair crue » s’applique à Dionysos lorsqu’on lui offre des sacrifices humains, cf. Anthologie Palatine ,6, 237 ; Hymnes Orphiques, 29, 5 ; Porphyre, De abstinentia, 2, 55.

5 Histoire Naturelle, XXXV, 36, 12. ainsi que  d’autres auteurs latins comme Cicéron, Quintilien et Valère Maxime.

Voir à ce sujet A. Reinach, Recueil Milliet, tome I, Paris, 1921, p. 244 et suiv. ;

J.M. Croisille, « Le sacrifice d’Iphigénie dans l’art romain et la littérature latine », Latomus, 22, 1963, p. 209-225;

et F. Jouan, « Autour du sacrifice d’Iphigénie », Texte et Image, Paris, 1984, p. 61-74.

6 Sur le revirement d’Iphigénie, voir F. Jouan, Iphigénie à Aulis, CUF, p. 35-38, et Cl. Nancy, « Pharmakon sôtèrias : le mécanisme du sacrifice humain chez Euripide », dans Théâtre et spectacles dans l’Antiquité, Leyde, 1983, p. 17-30.

7 Voir par ex. Père L. Thomassin, Les méthodes d’enseigner chrétiennement les lettres classiques, Paris, 1681, p. 166-167, Cornélius Agrippa - De nobilitate et praecellentia foeminei sexus declamatio - , Anvers, 1529, Du Bosc - La femme héroïque - , Paris, 1645.

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