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Blog géopolitique de D. Giacobi

LE SUICIDE PAR LE FEU ( 2) : PRATIQUE ANCESTRALE ET UNIVERSELLE

 

L’article 1 a montré la place du feu dans l’imaginaire de l’humanité.

 

Il s’agit maintenant de montrer que les suicides  - les auto-immolations – par le feu sont une pratique fort ancienne et largement répandue. Les acteurs contemporains de ces psychodrames fondent leurs actes sur un substrat culturel divers et remontant parfois à de lointaines origines.

 

 

1 - Le feu une réponse à des situations extrêmes :

 

Chez les Gaulois l'immolation1 est un rituel de suicide des guerriers sans espoir consistant à mettre le feu à sa maison et se précipiter dans les flammes.

 

L'auto-immolation est tolérée par le bouddhisme du Mahayana et par l'hindouisme et elle est pratiquée depuis des siècles dans la péninsule indienne pour de multiples causes : Sati, protestations politiques, dévotion et renoncement.

Certaines cultures guerrières, comme les Charans 2 et les Rajputs, l'ont aussi pratiquée. Les CharansSati Burning of a Widow (Co) Wikimedia sont une sous-caste vivant dans deux Etats de l’Union Indienne actuelle, le Rajasthan et le Gujarat. Ils étaient réputés pour leur loyauté, leur courage au combat et leur sens épique. Pour faire face à une offense il allaient jusqu’à l’auto-immolation et cette attitude était hautement respectée. Les grèves de la faim non-violentes de Gandhi et de ses amis face au colonisateur anglais s’inspirent de cette attitude des Charans. D'ailleurs Gandhi était né et avait grandi dans une partie où les Charans étaient nombreux.  Les Rajputs 3, nombreux dans le Nord de l’Inde étaient des guerriers réputés et beaucoup servirent dans l’Armée des Indes britannique. Ils pratiquaient aussi la sati,  l’immolation des veuves avec leurs maris.

 

2 - La pratique de la Satî en Indes et l'attitude du colonisateur

 

Le récit épique dit du Mahâbhârata  conte que Satī 4, fille aînée de Daksha aimait Shiva  mais son père qui s'était disputé avec lui interdit le mariage. Elle passa outre l’interdiction de son père qui se vengea en invitant tous les dieux sauf Shiva à un yagna, une cérémonie du feu avec un sacrifice dédié à Vishnou.  Pour laver l'affront fait à son époux, Satī se jeta dans le feu sacrificiel.5 Shiva, l'ayant appris, déboula au palais où il tua un grand nombre d'invités et décapita Daksha, remplaçant ensuite sa tête par celle d'un bouc. Satî renaquit ensuite sous la forme dePârvatî et retrouva son époux.

La satī, parfois appelée le sutty au 19e siècle, désigne l’auto-immolation des veuves qui se jettent dans le bûcher crématoire funéraire de leur époux. Cependant Satī lors de son acte n’était pas veuve et les textes sacrés des Véda n’évoquent pas le suicide des veuves. Mains de Sati du RajahstanLe 4ème Véda indique seulement que la veuve doit monter sur le bûcher funéraire, se coucher auprès de son mari, puis redescendre avant que la crémation ne commence. La pratique de la satī est tardive  au 6ème siècle apr. J.-C. et limitée à la caste des kshatriyas.

D’autre part les épouses des guerriers rajputs étaient familières de la « satī ». Aux 15 et 16èmes siècles les Rajputs tentèrent de résister à la domination des souverains musulmans Mogols de l’Inde. A l'entrée des forts du Rajasthan on peut observer des symboles de mains >>> qui indiquent le nombre de veuves de haut rang ayant pratiqué la satī  au dieu-feu Agni lors des offensives et razzias islamiques comme dans la cité de Jodhpur,  pour échapper au viol et à l’esclavage. La « satī » était à l'époque, une façon de ne pas subir des humiliations futures par un acte d’héroïsme et de purification. Des centaines de femmes de guerriers rajputs se jetèrent ainsi dans les flammes pour échapper aux envahisseurs musulmans.

Sati Burning of a Widow (Co) Wikimedia bC’est en 1812 que pour la première fois le Gouverneur général des Indes anglaises  demande aux officiers de police de contrecarrer quand  c’est possible les contraintes de société, l’usage de drogues permettant la perpétuation de l’usage de la « satī ». En fait, l’effet de cette mesure fut plutôt inverse en créant une rejet de la prétention des britanniques à légiférer dans le domaine religieux, en 1818 on compta au Bengale 839 cas de satī. Malgré des controverses sur cette loi, les autorités britanniques firent plutôt machine arrière sur le contrôle des pratiques religieuses. Finalement en 1832 ils décident d’interdire la pratique – comme l’avaient fait plusieurs empereurs mogols aux 16 et 17èmes siècles -. Malgré tout la coutume se maintint  ( Voir : Jules Verne, Le Tour du monde en quatre-vingts jours, J. Hetzel et Compagnie, 1873, p. 69-76) jusqu’à nos jours et on connaît des cas à l’époque contemporaine en 1987 et 2008. 6


3- L'auto-immolation chez les bouddhistes de Chine au Moyen Âge :

 

C’est l'historien des religions Jan Yiin-Hua qui évoque cela :

« Relying exclusively on authoritative Chinese Buddhist texts and, through the use of these texts, interpreting such acts exclusively in terms of doctrines and beliefs (e.g., self-immolation, much like an extreme renunciant might abstain from food until dying, could be an example of disdain for the body in favor of the life of the mind and wisdom) rather than in terms of their socio-political and historical context, the article allows its readers to interpret these deaths as acts that refer only to a distinct set of beliefs that happen to be foreign to the non-Buddhist. »          Jan Yiin-Hua, The Self-Immolation of Thich Quang Duc 

 

Dans le Vinâyâ, le suicide n’est pas clairement interdit à la différence  de l’incitation au suicide d’autrui.

L’immolation par le feu trouve une de ses sources scripturaires dans un passage du Sûtra du lotus,où le bodhisattva7 Baishajyarâja au cours d’une vie antérieure, fait offrande de son corps au Bouddha après avoir absorbé une grande quantité d’encens pour se transformer en une torche vivante. Le feu le consuma dura 1 200 ans. Suite à cet acte méritoire il put renaître à un stade supérieur de bodhisattva. Une autre source d’inspiration provient des nombreuses histoires dans lesquelles un bodhisattva se sacrifie pour le bénéfice d’autres êtres. Selon le Traité de la grande vertu de sagesse, l’« offrande supérieure » consiste à donner en aumône son sang, sa chair, ses richesses, son royaume, sa femme, et toutes ses possessions.

L’ambivalence du premier bouddhisme envers le suicide est accentuée car il apparaît sous un jour favorable dans de nombreuses notices hagiographiques de vie des saints hommes. On arrive à la conclusion que le bouddhisme interdit le suicide pour les êtres ordinaires, mais l’accepte pour ceux qui ont atteint l’Éveil, à condition d’être délivrés de tout désir même celui de disparaître. Le terme « auto-immolation » est préféré au mot « suicide » afin de  mettre en relief le caractère religieux de l’acte. Parmi les exemples les plus réputés de « don de soi » ou de suicide religieux , on cite le cas où le bodhisattva, s’étant réincarné en lièvre dans une lointaine vie antérieure, se jette dans le feu pour nourrir un ascète affamé.

 

Alors qu’en Inde, ces récits n’étaient pas reçus comme modèles à imiter. La situation changea complètement en Chine, où à partir du 5ème siècle après JC on connaît de nombreux cas d’auto-immolation 8. Les « Vies des moines éminents » rapportent plus de cinquante cas décrits avec de grands éloges. Un chapitre est  consacré à ceux qui ont « abandonné leur corps » et sont qualifiés de « défenseurs du Dharma. »

Par exemple le moine Daoji mit fin à ses jours en 574, avec sept amis, pour protester contre la répression impériale à l’encontre du bouddhisme, à l’époque de la dynastie des Zhou septentrionaux (557-581).

Le moine Dazhi (567-609) se brûla le bras et en mourut pour protester contre la décision de limiter les effectifs du clergé prise par l’empereur de la dynastie des Sui, Yangdi.

 Le moine Xuanlan, mit fin à ses jours par noyade en 644.

Certains adeptes de l’École de la Terre pure s’immolèrent également pour atteindre plus rapidement le paradis du buddha Amitâbha  (en japonais : Amida). L’un des tout premiers cas est celui du moine Jiaozhi, qui s’immole en secret en 455.

L’auto-immolation a eu un grand attrait sur les bouddhistes chinois de l’époque des Tang (618-907). Cette vogue fut sévèrement condamnée et qualifiée d’hérésie par des moines éminents. À partir de l’époque des Song (960-1279), toutefois, cette vogue a diminué. Les siècles suivants ne mentionnent que quelques cas.

Certains se brûlent simple­ment une partie du corps - les doigts, les bras, le sommet du crâne…- Le moine Fazang (643-712), le grand commentateur de l’Avatamsaka-sûtra 9 se brûla ainsi un doigt à l’âge de 16 ans devant le stûpa du monastère Famensi, où était préservée une relique du doigt du Bouddha. Un autre représentant de cette école, le maître japonais Myôe (1173-1232), se coupa l’oreille devant une statue de Bouddha. On trouve au Japon de nombreux cas de suicides collectifs où les disciples d’un maître le suivent dans la mort. À la mort de Myôe plusieurs nonnes du Zenmyôji, un couvent fondé par celui-ci, se noyèrent ainsi par désir de renaître avec lui en Terre pure.

Les exemples contemporains constituent une résurgence tardive.

 

Pour résumer l’immolation pour la paix n’est pas un acte de protestation politique mais acte fondé sur la croyance que le saint, par son action désintéressée, peut influer sur la destinée du monde qui l’entoure (guerres, catastrophes naturelles…). L'immolation par le feu est la forme la plus extrême du sacrifice de soi. Au cours des siècles, plusieurs centaines de moines, nonnes et laïcs se sacrifièrent ainsi de diverses manières et pour des raisons variées, généralement en public – il y avait parfois débat entre partisans et adversaires dans le clergé et chez les confucianistes chinois -. De nos jours encore, il est d’usage de se brûler le cuir chevelu lors de l’ordination.

  

4- Le mythe du Phénix :

 

Le phénix ou phœnix (du grec ancien phoinix), est un oiseau de légende 10 dont la vie est éternelle en raison de sa capacité à renaître après s'être consumé sous l'effet de sa propre chaleur à la fin d’une de ses vies.Phoenix-Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830 Co Wikimedia

 Ce mythe rejoint donc les croyances asiatiques en la réincarnation et dans les cycles de mort et de renaissance.

Phénix par Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830 >>> 

Le naturaliste Georges Cuvier (1769-1832) identifiait l’origine de cet animal légendaire au faisan doré (Chrysolophus pictus). D’autres l’ont identifié aux oiseaux de paradis et aux flamants roses.

 

Il est intéressant de noter que des oiseaux légendaires semblables au phénix se retrouvent dans des mythologies diverses comme la mythologie persane de l’ancien Iran sous le nom de Simurgh ou Rokh,  la mythologie chinoise avec Fenghuang, la mythologie amérindienne sous la forme de l’Oiseau-Tonnerre  ou celle des Aborigènes d’Australie avec l’Oiseau-Minka.

 

4- a- Le Phénix de l’Antiquité gréco-egyptienne :

 

Le Phénix viendrait d'Éthiopie et se rattache au culte du Soleil 11  dans l’Égypte pharaonique et dans l’Antiquité classique. Sa renaissance aurait lieu en Arabie et dans les pays voisins. Il était le plus souvent représenté comme une sorte de très bel aigle de grande taille au plumage rouge, bleu et or éclatant.

La tradition voulait qu’il ne vive qu’un seul phénix à la fois et il vivait au moins cinq cents ans. Etant seul et ne pouvant se reproduire, quand il pressentait la fin de sa vie, il  construisait un nid de branches aromatiques et d’encens, y mettait le feu et se consumait dans les flammes 12. Des cendres du bûcher, surgissait un nouveau phénix, qui de renaissance en renaissance contrôle toujours mieux, on retrouve ici le symbole de l’action fécondante du feu 13. Aussi le nomme-t-on aussi l’oiseau de feu dont le  bec pouvait, embraser une forêt.

 

Dans la mythologie grecque évoquepour la première fois le phénix se trouve dans un passage quelque peu énigmatique du poète Hésiode : « Lacorneille babillarde vit neuf générations d'hommes florissants de jeunesse ; le cerf vit quatre fois plus que la corneille ; le corbeau vieillit pendant trois âges de cerf ; le phénix vit neuf âges du corbeau et nous vivons dix âges de phénix, nous, Nymphes aux beaux cheveux, filles de Zeus armé de l’égide.]

C’est l’historien Hérodote qui fournit la présentation détaillée du mythe :

« On range aussi dans la même classe un autre oiseau qu'on appelle phénix. Je ne l'ai vu qu'en peinture ; on le voit rarement ; et, si l'on en croit les Héliopolitains 14, il ne se montre dans leur pays que tous les cinq cents ans, lorsque son père vient à mourir. S'il ressemble à son portrait, ses ailes sont en partie dorées et en partie rouges, et il est entièrement conforme à l'aigle quant à la figure et à la description détaillée. On en rapporte une particularité qui me paraît incroyable. Il part, disent les Égyptiens, d'Éthiopie, se rend au temple du Soleil avec le corps de son père, qu'il porte enveloppé dans de la myrrhe, et lui donne la sépulture dans ce temple. Voici de quelle manière : il fait avec de la myrrhe une masse en forme d'œuf, du poids qu'il se croit capable de porter, la soulève, et essaye si elle n'est pas trop pesante; ensuite, lorsqu'il a fini ces essais, il creuse cet œuf, y introduit son père, puis il bouche l'ouverture avec de la myrrhe : cet œuf est alors de même poids que lorsque la masse était entière. Lorsqu'il l'a, dis-je, renfermé, il le porte en Égypte dans le temple du Soleil[]. »Bestiaire d aberdeen

Hérodote trouve ses sources chez Hécatée de Milet qui le présente comme un oiseau réel confondu avec le bénou, oiseau sacré égyptien qui vit sur le saule sacré – benben – d’Héliopolis. Il est une manifestation des dieux et Osiris.. Cependant, certains points du récit d’Hérodote ne cadrent pas avec les conceptions égyptiennes. 

 

Dans la mythologie romaine le mythe du vieux Phénix qui se décompose pour renaître est évoqué par le poète Ovide, l’homme de lettres Pline et l’historien Tacite. Mais le thème du bûcher, se rapprochant des pratiques funéraires romaines n’apparaît que chez les écrivains Martial et Stace. 

On trouve l’effigie du phénix sur des monnaies de Trajan et de Constantin 1er .   

Phénix renaissant de ses cendres : enluminure du bestiaire d’Aberdeen >>> 

 

4- b- Le Phénix dans l'histoire juive

 

Un  Midrash raconte comment après que Adam et Ève aient mangé de l'arbre de la connaissance et que la mort les ait ainsi atteints, tous les animaux mangèrent aussi du fruit interdit et partagèrent le même sort sauf un seul oiseau appelé Khôl qui n’en mangea pas et vécut éternellement. Rabbi Yanay explique le déroulement de sa vie, après mille ans un feu jaillit de son nid et le consume ne laissant plus qu'un œuf d’où il renaît.

 

4- c- Le Phénix chrétien

 

Le Phénix évoque à la fois le feu destructeur et fécondant qui purifie et régénère 15.  La destruction est personnifiée par l’ange maudit, Lucifer, le « porteur de lumière », qui est jeté dans les flammes de l'enfer.

Comme dans certaines représentations syncrétiques16 chrétiennes visant à absorber les cultes païens, Jésus Christ est identifié au Dieu du soleil Hélios qui dans son cycle quotidien connaît chaque jour mort et résurrection.Jesus-Helios mosaique 3eS

Mosaïque du 3ème siècle sur la voûte du Mausolée des Julii, à l’intérieur de la nécropole vaticane, non loin de la tombe de saint Pierre [© Fabrique de Saint Pierre, Vatican]   >>> Le Christ y est représenté sous la forme du dieu du soleil Hélios - Sol Invictus  (Soleil invaincu)des Romains -. On le reconnaît grâce à l’auréole qui couronne sa tête et aux feuilles de vigne qui l'entourent, ainsi qu’à la Croix qui rappelle par quel sacrifice il a vaincu les ténèbres et la mort et qui se dessine parmi les rayons autour de la tête. Le Christ représenté sous les apparences d’Hélios monte au ciel sur son char. Cette conviction que le Christ est la lumière du monde trouve son expression la plus frappante dans les mosaïques qui entourent la tombe de saint Pierre.  

  

 De la même façon le Phénix est devenu symbole du Christ ressuscité 17. Cependant la notion de cycle de renaissances très présente dans le mythe s’oppose au caractère unique de la Résurrection dans la théologie chrétienne.

 

4- d- Le Phénix perse

 

Un conte perse en vers du 13ème siècle de  Attar Neyshaboury, La Conférence des oiseaux , est une sorte d’épopée mystique où des oiseaux sont à la recherche de leur Roi, image de l’humanité en quête du savoir et de connaissance de soi-même. Ils entament un voyage difficile qui les conduit à la cour d’un oiseau prestigieux qui pourra être leur Roi, le Simorg ou Simurgh . Une partie des oiseaux refusent de courir le risque du voyage.  Le parcours passe par  sept vallées qui sont comme les degrés initiatiques de leur ascension spirituelle - les vallées de la recherche, de l'amour, de la connaissance, de l'indépendance, de l'union, de la stupeur et du dénouement -. Longshan Temple - FenghuangLa grande majorité des oiseaux va périr alors que les survivants se voient refuser l'accès au palais de leur roi.

 

4- e- Le Phénix chinois

 

Le fenghuang >>>, oiseau de légende est le roi des oiseaux. Il est réputé pour sa sagesse et sa douceur sans équivalent. Les mâles sont dits feng et les femelles huang. Il est souvent rapproché du dragon dont il serait le père. Cet oiseau mythique était l'emblème de l'impératrice alors que celui de l'empereur était le dragon..

 

Phenix heraldique (co) Wikimedia4- f- Le Phénix slave

 

L’oiseau de feu ( littéralement « oiseau chaleur ») est dans les pays slavesFirebird (Russie, Pologne, Ukraine...) un oiseau de légende aux plumes rougeoyantes qui évoquent le feu. Il viendrait d'une terre éloignée et inconnu, il est à la fois signe de bénédiction et de malédiction pour qui le capture.  Le ballet de Serge Diaghilev et Igor Stravinski  « l’Oiseau de feu »  l’a fait connaître en Europe de l’Ouest.

Le prince Ivan rentrant sur un tapis volant  avec l'oiseau de feu capturé par Viktor Vasnetsov . >>> 

Les récits centrés sur l'oiseau de feu sont du type recherche ou quête, thème fréquent dans la littérature médiévale et en héraldique. 18

 

 

5- Le Raskol des "vieux croyants" et les suicides collectifs par le feu :


Le Raskol (= schisme en russe) 19de l’Eglise orthodoxe a été provoqué par le rejet des réformes introduites dans l’Eglise orthodoxe en 1653 par le patriarche Nikon qui voulait rapprocher les Églises de Russie et de Grèce. Il rectifia les rites et livres liturgiques russes qui avaient dévié par rapport à la tradition gréco-byzantine. Le concile de 1666-1667 à Moscou valida ces réformes. Mais de nombreux croyants s’opposèrent au changement, notamment conduit par l’archiprêtre Avvakoum Petrov. Finalement les opposants furent considérés comme des schismatiques, on les surnomma les « vieux-croyants » ou « vieux-ritualistes ». Dès 1685, avec l’appui des tsars, commencèrent des persécutions qui durèrent jusqu’en 1905, faisant des « vieux-croyants » une église clandestine. Ils venaient de toutes les couches du peuple russe : des nobles (la boyarine Morozova), des marchands, des artisans, des paysans et des cosaques.  

Fragment du tableau  « Boyarynya Morozova » du peintre Vassili Sourikov représentant l’arrestation des vieux-croyants, l’un d’entre eux  a deux doigts croisés en haut pour montrer la manière correcte de faire le signe de croix.

L’attitude du pouvoir tsariste fut variable, modérée sous Pierre Le grand -1672 – 1725 - qui se contenta de leur imposer un impôt sur le port de la barbe. Par contre Nicolas 1er -1825 – 1855 - La Khovanchtchina Opera Bastille janv 2013 grenforça la répression et ferma de nombreuses églises des Vieux-Croyants. On forma dans les séminaires des missionnaires chargés de convertir les Vieux-Croyants, ces missionnaires multiplièrent les écrits polémiques au 19ème siècle.  Pour échapper aux persécutions beaucoup de vieux-croyants migrèrent vers l'est dans l’Oural et en Sibérie où l'emprise de l'Église orthodoxe et de l’État tsariste était faible et parfois absente. Au 17ème siècle beaucoup fuirent à l’étranger, notamment dans des provinces de l’Empire austro-hongrois, en Moldavie et Roumanie à proximité de la Mer Noire. 

Beaucoup de schismatiques furent condamnés au bûcher.   Parfois face à l’armée du tsar des villages entiers pratiquaient le suicide collectif par le feu ou « Baptême de feu » ; ils se multiplièrent entre 1672 et 1691.

La Khovanchtchina Opera Bastille janv 2013 c La Khovanchtchina à l'Opéra Bastille b

Modeste Moussorgski (1839-1881) a écrit La Khovantchina, roman-historique opéra qui conte au 17ème siècle la lutte de Pierre le Grand contre les « vieux-croyants » barbus. La fresque historique se situe en 1682, un prince s’oppose à l’occidentalisation de la Russie voulue par le tsar. Elle a donné naissance à un opéra sombre et envoûtant, comme toutes les fins de monde - qui oppose ici vieux croyants orthodoxes et un tsar qui voudrait leur couper la barbe, période charnière de l'histoire et de la tragédie du peuple russe confronté à la perte des repères et au heurt féroce entre religion et rationalité -,  sa musique semble venir du fond des âges. C’est une œuvre  sauvage et singulière qui mêle audaces vocales, chants liturgiques, rythmes syncopés, requérant des chanteurs qui maîtrisent parfaitement leur art. Cette œuvre emblématique a été trop rarement donnée.

La Khovanchtchina Opera Bastille janv 2013 eA la mort de Moussorgski,  Rimski Korsakov (1844-1908), son ami,  orchestra l'œuvre mais réalisa des coupes importantes dans le texte qui a été rétabli dans les années cinquante par Chostakovitch (1906-1975).  C’est cette œuvre qui a été jouée à l’Opéra Bastille  en janvier et février  2013 dans une mise en scène sobre et vigoureuse d’Andrei Serban, metteur en scène d'origine roumaine, il a trouvé un bel équilibre entre pittoresque et stylisation, entre novateurs et traditionalistes  comme ces boyards ou ces Vieux Croyants suicidés par le feu dans une forêt  dans un troisième acte culminant avec le sacrifice des Vieux Croyants. 20

 

  Pour conclure :

Le suicide par le feu n’est donc pas au départ un acte de protestation politique mais un acte fondé sur la croyance que à l’image du phénix qui trouve une renaissance dans sa mort dans le feu, celui qui s’immole par le feu peut par son action désintéressée provoquer une inflexion de la destinée du monde, en particulier au niveau de ce qui provoque son immolation. Elle est donc une forme extrême de dévouement et d’abnégation pour un monde dont le renouveau reste une espérance majeure.



4 En langue sanskrite « véracité », de Satya, « vérité ».

5 Satī dans le Bhâgavata Pourâna (du sanskrit, IXe siècle)

« Après avoir ainsi accablé d'injures Daksha, au milieu du sacrifice, Satî s'assit par terre en silence, se tournant du côté du Nord, puis, ayant porté de l'eau à ses lèvres et s'étant enveloppée dans son vêtement de couleur jaune, elle ferma les yeux et entra dans la voie du Yôga. Ayant supprimé également toute inspiration et toute expiration, maîtresse de sa position, après avoir rappelé de la région du nombril le souffle vital nommé Vdâna, et avoir peu à peu arrêté dans son cœur à l'aide de sa pensée, ce souffle qu'elle venait de fixer dans sa poitrine, la déesse irréprochable le fit remonter jusqu'à sa gorge et de là jusqu'au milieu de ses deux sourcils. C'est ainsi que, voulant abandonner ce corps que le plus grand des êtres avait tant de fois placé par tendresse sur son sein, la vertueuse Satî, poussée par la colère de Daksha, soumit son corps à l'épreuve qui consiste à renfermer en soi-même le feu du souffle vital. Pensant ensuite au nectar du lotus des pieds de son époux, du Précepteur de l'Univers, elle ne vit plus autre chose ; et son corps, purifié de tout péché, parut tout d'un coup embrasé par le feu qu'y avait allumé la Contemplation. »

7 Bodhisattva est un mot sanskrit terme qui désigne celui qui a décidé de suivre le chemin indiqué par le Bouddha et qui respecte strictement les disciplines destinées à aider les hommes à s'éveiller tout en progressant lui-même vers son propre éveil définitif, qui est celui d'un bouddha, un « illuminé» . Il existe cinquante-deux niveaux de Bodhisattvas : dix degrés de la foi, dix degrés de la demeure, dix degrés de la pratique, dix degrés du transfert de mérites, dix terres, éveil correct et équivalent, et éveil merveilleux.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bodhisattva

8 Par l’Institut d’Etudes bouddhiques  Dossier Bouddhisme et violence http://www.bouddhismes.net/node/187

9 Il y a de nombreuses immolations dans cette tradition qui prône pourtant  l’harmonie des différents plans de réalité.

12 A rapprocher  dans le § 3 du bodhisattva Baishajyarâja qui au cours d’une vie antérieure, fait offrande de son corps au Bouddha après avoir absorbé une grande quantité d’encens pour se transformer en une torche vivante.

14 Héliopolis est la ville du Soleil.

16 Le syncrétisme : Dans la terminologie habituelle de l’histoire des religions, le syncrétisme désigne la fusion de deux ou de plusieurs religions, de deux ou de plusieurs cultes en une seule formation religieuse ou cultuelle. 

17 Le griffon était une autre représentation du Christ car cet animal terrestre par son corps de lion et aérien par ses ailes d'oiseau évoquait la double nature de Jésus Christ à la fois homme (terrestre) et Dieu (aérien).

18 En héraldique le phénix est représenté de face, tête de profil, ailes étendues, sur son bûcher, appelé «immortalité».

Ci-contre les armes des Malet de Lussart. Le Phénix est aussi l'emblème de le ville de San Francisco en Californie.

19 http://fr.wikipedia.org/wiki/Orthodoxes_vieux-croyants#Pers.C3.A9cutions_apr.C3.A8s_le_schisme

20 http://www.concertonet.com/scripts/review.php?ID_review=8946

et http://www.operadeparis.fr/saison_2012_2013/operas/khovantchina-moussorgski/detail/

et http://www.huffingtonpost.fr/jeanlaurent-poli/khovantchina-opera-paris_b_2528589.html

 

 

 

 

 

 

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