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Blog géopolitique de D. Giacobi

MALI : LIVRES BRÛLÉS…HOMMES MENACÉS, DE L’ANTIQUITE AUX SALAFISTES DU MALI OU LIBYE … ET A RAY BRADBURY: ICONOCLASME et « BIBLIOCLASME »

 

«  Un livre est un fusil chargé dans la maison d'à côté. Brûlons-le. Déchargeons l'arme. Battons en brèche l'esprit humain. » ( Ray Bradbury – Fahrenheit 451 –  )

 Fahrenheit-451-© Film Francois Truffaut

La destruction récente depuis mai 2012 de mosquées et de mausolées soufis au Mali et en Libye s’est accompagnée de la destruction de livres et manuscrits anciens.

Libye ao 2012 (6) (Co) Euronews

Au Mali dès le mois de juin dernier le directeur de l'Institut fondamental d'Afrique noire (Ifan) à Dakar, Hamady Bocoum, s'était alarmé des "risques sérieux" concernant les manuscrits, objets de "tous les trafics", et il redoutait "que des destructions" soient commises "par les nouveaux arrivants". Les manuscrits sont pour la plupart écrits en arabe ou en peul, par des savants originaires de l'ancien empire du Mali. Ces textes parlent d'islam, mais aussi d'histoire, d'astronomie, de musique, de botanique, de généalogie, d'anatomie...

En Libye, le 24 août 2012, le tombeau du théologien soufi du XVIème  siècle Sidi Abdel Salam Al Asmar a été détruit par des salafistes qui ont incendié la bibliothèque de la mosquée Asmari à Zlitan. L'opération, menée à l'aide de bulldozers et d'explosifs, avait été précédée de deux jours d'affrontements entre des groupes tribaux.

C’est  une vieille histoire qui se retrouve sous les rampes de l’actualité

 S N Kramer © Ed ArthaudDès l'aube de l'écritureS N Kramer livre © Ed Arthaud au pays de Sumer  - « l’histoire commence à Sumer » avait écrit Samuel Noah Kramer en 1955 – la destruction des textes écrits a aussi débuté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis plus de cinq millénaires tous les pays, tous les empires, toutes lespictogramme sumerien civilisations ont connu la destruction des œuvres écrites de l’homme : tablette d’argile, papyrus ou livre.

 

Asseoir un nouveau pouvoir, une nouvelle pensée, une nouvelle culture, signifiaient souvent détruire les traces de ceux qui avaient précédé « comme si la précieuse dignité des livres avait sa face noire, peinte avec les cendres des bûchers His de la destr des livres F.baez (Co) Fayardoù l'on n'a jamais cessé de brûler des livres » écrivait en juin 2008 Patrick Kéchichian dans sa revue de presse du journal Le Monde pour présenter le livre de Fernando Báez, essayiste et poète vénézuélien « Histoire universelle de la destruction des livres - Des tablettes sumériennes à la guerre d'Irak » traduit en 13 langues depuis sa publication en 2004. L’auteur s'était rendu en 2003 en Irak après l’opération de l’ONU, en tant que membre des différentes commissions d'investigation sur la destruction des bibliothèques et des musées. Il fait aujourd'hui partie du Centre international d'études arabes et est conseiller de divers gouvernements sur la destruction des biens culturels.

Le 26 novembre 2007 Lors d'un entretien avec l'AFP, Saad Eskander, directeur de la Bibliothèque de Bagdad et des archives nationales, déplorait qu’à la suite des pillages massifs de 2003, des pans entiers de l'Histoire de l’histoire de l’Irak, ont disparu ou sont conservés aux Etats-Unis. A ce jour, déclarait-il : "nous avons perdu 60% de nos collections, la quasi-totalité de nos cartes et photos... et 90% de nos livres rares."

 

La table des matières du livre de F. Báez  brosse un tableau qui va de l'Assyrie à la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie en passant par la Chine ; de Rome à l’iconoclasme byzantin, du monde arabe au Moyen Age européen, de l'Inquisition aux codex des Aztèques, des bolcheviks aux nazis, des franquistes aux intégristes modernes. Au fil des pages il apparaît que la destruction des livres est une véritable histoire universelle.

60% de la « biblioclastie » (néologisme désignant l’acte de destruction des livres) est voulue et organisée, quant aux autres destructions - soit 40 % - elles sont le résultat  de catastrophes naturelles (incendies, inondations…) ou de la mauvaise conservation des supports (humidité, chaleur ou lumière excessives…) provoquant leur dégradation définitive.

Les « biblioclastes » sont rarement des gens incultes selon F. Báez mais « des personnes cultivées, sensibles, perfectionnistes… incapables d’admettre la critique, égoïstes, mythomanes ..» Il poursuit ainsi "Je dis et je crois que le livre n’est pas détruit en tant qu’objet physique, mais en tant que lien mémoriel, c’est-à-dire comme l’un des axes de l’identité d’un homme ou d’une communauté. …De toutes les activités qui distinguent la culture, l’écriture est l’une des plus importantes parce qu’elle est un outil inégalable d’organisation sociale et de réaffirmation."

Il cite aussi l’écrivain argentin Jorge Luis Borges qui parle ainsi du livre :  "des divers instruments de l’homme, le plus étonnant est sans doute le livre. Les autres sont des extensions de son corps. Le microscope, le télescope sont des extensions de sa vision ; le téléphone est une extension de sa voix ; nous avons ensuite la charrue et l’épée, extensions de son bras. Mais le livre, c’est autre chose ; le livre est une extension de la mémoire et de l’imagination. C’est l’une des possibilités des hommes d’être heureux."

 

Ainsi le livre apparaît-il comme un instrument, plus encore un attribut de la liberté humaine. On comprend pourquoi les régimes autocratiques et autoritaires se sont acharnés contre le livre. Et on ne peut sous-estimer l'efficacité de ces destructions, qui peuvent aboutir à l'effacement de toutes les traces. Beaucoup de livres n’existent plus que par une courte citation, un titre ; des milliers d’autres n’ont laissé aucune trace. La culture classique grecque que nous connaissons n’est constituée en fait que de petits pans, de fragments qui ont échappé aux destructions et désastres successifs. Et que dire des civilisations mésopotamiennes ?  On ne sait plus rien de  90 % des livres détruits dont le contenu a sombré dans les abysses de l’histoire.

 

Et en effaçant des livres de l’histoire, on voulu en fait effacer des hommes car le livre est à la fois l’œuvre d’un auteur mais aussi l’accueil, l’empathie d’un lecteur. Et F. Báez cite le célèbre romantique allemand Heinrich Heine, qui dans son poème sur l’Andalousie mauresque, Almansor,  écrit en 1821 :« Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes... »


Qin Shi Huangdi destr livres ConfuciusAu pouvoir de 247 à 207 av. JC Qin Shi Huangdi, roi d'un Etat féodal ultra militarisé mit fin aux désordres «des Royaumes combattants» et  fonda en 221 le premier empire de Chine. Son conseiller et ministre, le légiste Li Si, le pousse à abolir l'Etat féodal aux mains des familles nobles. Le pays est divisé en provinces dont les gouverneurs, indépendants des seigneurs locaux, sont nommés directement par le gouvernement central. Un grand programme d’unification et d'uniformisation est lancé : écriture, langue, code pénal sévère, monnaie, poids et mesures, 6 500 km de routes impériales construites, on estime qu’un cinquième de la population chinoise a été contrainte au travail forcé. Le règne de Qin Shi Huangdi fut placé sous le signe d’une normalisation sévère orchestrée par philosophie légiste. Aussi aucune opposition n’était tolérable. Les enseignements de Confucius, instruments qui pouvaient permettre de discuter la pensée nouvelle furent interdits  et les lettrés confucéens bâillonnés. Li Si adopta  en 213 le décret qui ordonnait la destruction une bonne part des ouvrages de l'empire, notamment les classiques confucéens et les annales des anciens royaumes, à l'exception des manuels de médecine, d'agriculture et de divination. Il s’agissait d'effacer le passé et « réformer les mœurs par l'intermédiaire des Lois ».

Qin Shi Huangdi dest livres Confucius

Mais les lettrés confucéens connaissaient les livres du maître par cœur.  Le livre du Shiji, repris par de nombreuses sources postérieures, relate l'arrestation de 460 d’entre eux et leur exécution à Xianyang.

Macarthy enquete

ROSENBERG julius ethel g executes

 

En 1953, en plein maccarthisme, alors que les époux Rosenberg avaient été condamnés à la chaise électrique pour trahison deux ans plus tôt,  Ray Bradbury publiait sous forme de feuilleton Fahrenheit 451[1].... A l’époque de nombreux artistes, scénaristes, acteurs – en 1952 Charlie Chaplin s’exile en Suisse – et intellectuels sont surveillés, mis à l’index, privés de travail et parfois de liberté. Ray Bradbury s’élève alors contre « la pensée unique ».

 

charlie chaplin

chaplin statue Vevey

 

 

 

Dans le 1ère partie de son livre « le foyer et la salamandre » il écrit (p.86 Edition Folio Science Fiction 2008) :

« On doit tous être pareils. Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être l'image de l'autre, comme ça tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison.

 

Conclusion ! Un livre est un fusil chargé dans la maison d'à côté. Brûlons-le. Déchargeons l'arme. Battons en brèche l'esprit humain. Qui sait qui pourrait être la cible de l'homme cultivé ? Moi ?Je ne le supporterai pas une minute.  Ainsi, quand les maisons ont été enfin totalement ignifugées dans le monde entier ….,les pompiers à l'ancienne sont devenus obsolètes. Ils sesont vu assigner une tâche nouvelle, la protection de la paix de l'esprit … » par la destruction des livres.

Dans la 3ème partie « l’éclat de la flamme »... pour échapper à ces destructions on découvre des hommes... qui ont ray bradburyappris par cœur les livres, chacun en a appris un livre... chacun EST un livre... seul moyen pour échapper à leur destruction (p.195-199 ) : « Aimeriez-vouslire un jour La République de Platon, Montag ? » 

— « Bien sûr ! » 

— « Je suis La République de Platon. Ça vous plairaitde lire Marc Aurèle ? M. Simmons est Marc Aurèle. » 

— « Enchanté », dit M. Simmons. 

— « Salut », répondit Montag. 

— « Je tiens à vous présenter Jonathan Swift, l'auteurde cet ouvrage politique si néfaste, Les Voyages de Gulliver ! Et cet autre est Charles Darwin, et celui-ci Schopenhauer, et celui-ci Einstein, et celui-ci, juste à côté de moi, est Albert Schweitzer, un fort aimable philosophe, ma foi. Nous sommes tous là, Montag. Aristophane, le mahatma Gandhi, Gautama Bouddha, Confucius, Thomas Love Peacock, Thomas Jefferson et M. Lincoln, s'il vous plaît. Nous sommes aussi Matthieu, Marc, Luc et Jean. » 

Et tout le monde de rire en sourdine.

— « Ça ne se peut pas », dit Montag. 

— « Mais si, répliqua Granger en souriant. Nous aussi, nous sommes des brûleurs de livres. Nous lisons les livres et les brûlons, de peur qu'on les découvre. Les microfilms n'étaient pas rentables ; nous n'arrêtions pas de nous déplacer, pas question d'enterrer les films pour revenir les chercher plus tard. Toujours le risque qu'on ne tombe dessus. Le mieux est de tout garder dans nos petites têtes, où personne ne peut voir ni soupçonner ce qui s'y trouve, Byron, TomPaine, Machiavel ou le Christ, tout est là.

 Nous sommes tous des morceaux d'histoire, de littérature et de droit international..."

ray bradbury 1977

ray bradbury jeune— « Pour l'instant, nous ne cherchons pas à exhorter ni à provoquerla colère. Car si nous sommes éliminés, c'est la mort dusavoir, peut-être à jamais. Nous sommes des citoyensmodèles, à notre façon ; nous suivons les anciens rails,nous passons la nuit dans les collines, et les gens de laville nous laissent en paix. Il nous arrive d'être arrêtéset fouillés, mais nous n'avons rien sur nous qui puissenous incriminer….Pour le moment, nous avons du sale boulot sur les bras ; nous attendons que la guerre éclate, et qu'elle finisse tout aussi vite. Ça n'a riend'agréable, mais nous ne sommes pas aux commandes, nous constituons la petite minorité qui crie dans le désert. Quand la guerre sera finie, peut-être serons-nousde quelque utilité en ce monde. » 

 

En cette fin 2012 la guerre n’est-elle pas ouverte au patrimoine artistique de l’humanité à Bâmiyân, au Mali, en Somalie, en Libye et ailleurs, à la culture, aux livres ?

 Fahrenheit-451 Ray Bradbury (Co) Folio SF

 fahrenheit-451 R.Bradbury Affiche film F.Truffaut« Prenezcette bourgade, à peu de chose près, et tournez les pages,tant de pages par habitant. Et quand la guerre sera finie, un jour, une année viendra où l'on pourra récrire les livres ; les gens seront convoqués, un par un, pour réciterce qu'ils savent, et on composera tout ça pour le faireimprimer, jusqu'à ce que survienne un nouvel âge des ténèbres qui nous obligera peut-être à tout reprendre à zéro.

— « Vous croyez vraiment qu'on vous écoutera ? » 

— « Dans le cas contraire, il ne nous restera plus qu'àattendre. Nous transmettrons les livres à nos enfants,oralement, et les laisserons rendre à leur tour ce serviceaux autres.Beaucoup de choses seront perdues, naturellement. Mais on ne peut pas forcer les gens à écouter. Il faut qu'ils changent d'avis à leur heure, quand ils se demanderont ce qui s'est passé et pourquoi le monde aexplosé sous leurs pieds. Ça ne peut pas durer éternellement. » 


Fahrenheit-451 R. Bradbury image Film F.TruffautFahrenheit 451 R. Bradbury image Film F.Truffaut—    Mais c'est ce que l'homme a de merveilleux ; il nese laisse jamais gagner par le découragement ou le dégoût au point de renoncer à se remettre au travail, car il sait très bien que c'est important et que ça en vaut vraiment la peine. » 

 

 

 

 

 

 

Fahrenheit-451 Ray Bradbury (Co) Folio SF« Mais on ne peut pas forcer les gens à écouter. Il faut qu'ils changent d'avis à leur heure, quand ils se demanderont ce qui s'est passé et pourquoi le monde a explosé sous leurs pieds. »

Regard de feuray bradbury

 



[1] Température à laquelle le papier s’enflamme et se consume.

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